En 2017, Gilles Richard publiait une plantureuse Histoire des droites en France de 1815 à nos jours (Perrin), qui prolongeait, tout en s'en démarquant, les travaux d'un illustre prédécesseur dont il fut l'élève, René Rémond. Alors que Les Républicains tentent de rebondir en se choisissant un nouveau président, ce professeur d'histoire contemporaine à l'université Rennes II analyse leur (faible) marge de manoeuvre.

L'EXPRESS : Les difficultés de LR tiennent-elles simplement à une absence de projet, ou Les Républicains sont-ils condamnés à finir en parti miniature, comme le PCF, voire le PS?

Gilles Richard : Le problème va bien au-delà d'une question de positionnement. On peine à comprendre que nous sommes passés depuis les années 1980 et l'émergence du Front national d'une partition droite(s)-gauche(s) à un clivage entre néolibéraux et nationalistes. Avec l'effondrement du mouvement ouvrier lié à la troisième révolution industrielle - ce qu'on appelle communément la "mondialisation" - et le chômage de masse à partir des années 1970, toute une partie de l'électorat populaire s'est tournée dans les urnes vers les nationalistes. Ces derniers, qui avaient toujours été plus ou moins tenus en lisière, sauf à Vichy, ont pu étendre leur influence en convainquant les milieux modestes qu'ils devaient l'essentiel de leurs maux à l'effondrement de l'Etat national, qui était aussi un Etat social. Et comme, dans le même temps, le Parti socialiste a abandonné les classes populaires au profit des classes moyennes, la tâche en a encore été facilitée. Le FN, devenu Rassemblement national, a raflé la mise.

En 2005, pourtant, Nicolas Sarkozy avait tenté d'attirer cet électorat-là dans le giron de ce qui était alors l'UMP en donnant un tour identitaire à la ligne programmatique de son parti. Pourquoi a-t-il échoué ?

La tactique a fonctionné jusqu'en 2008. L'UMP est devenue un grand parti de plus de 300 000 adhérents, alors que, dans ses meilleures heures, le RPR n'avait pas dépassé les 150 000 membres. Mais ce succès était conjoncturel : Jean-Marie Le Pen a fait une très mauvaise campagne à l'élection présidentielle de 2007 - il est allé sur le champ de bataille de Valmy pour montrer que les nationalistes étaient des républicains ; puis il s'est rendu sur la dalle d'Argenteuil tandis que sa fille Marine donnait un entretien à Radio Beur FM. Les électeurs du FN en sont tombés de leur chaise. Dès que Jean-Marie Le Pen a lâché son parti au profit de sa fille, le FN est remonté, comme l'a montré la présidentielle de 2012. Nicolas Sarkozy n'a pas été en mesure de conserver durablement les électeurs lepénistes, ce qui était parfaitement prévisible.

Pour quelle raison?

Les droites ont toujours été plurielles et sont désormais irréconciliables. Nationalistes et libéraux ne peuvent en effet pas s'entendre à l'heure de l'Union européenne, et c'est bien sur cet écueil que bute LR. Autrement dit, on ne peut à la fois être partisan de "plus d'Europe" (néolibérale) et prétendre défendre l'identité et les "traditions" nationales. C'est totalement incompatible, d'où l'échec de Nicolas Sarkozy sur le moyen terme.

Au XIXe siècle, pourtant, légitimistes, orléanistes et bonapartistes faisaient front commun contre la République...

Mais ce schéma des trois droites théorisé par René Rémond a cessé de fonctionner à partir du moment où la République s'est imposée. Les légitimistes monarchistes défaits ont vu leurs troupes se réduire comme peau de chagrin, et les orléanistes se sont dissous dans le nouveau régime, rejoignant les républicains libéraux ou "modérés". Les droites se sont ainsi réorganisées contre le mouvement ouvrier et les tenants de la "République sociale". Jusqu'à l'émergence du Front national, en 1984, qui a commencé à mettre la question nationale au coeur du débat, au moment précis où les gauches au pouvoir renonçaient à leur programme pour accepter les règles de l'Europe néolibérale.

De quoi parle-t-on quand on évoque "l'identité nationale"?

Du sentiment de dissolution de la nation en tant qu'union de citoyens libres et égaux dans un ensemble beaucoup plus vaste, l'Union européenne, sans Constitution ni frontières définies. Les néolibéraux européistes peinent à comprendre ce problème, parce qu'ils sont socialement et culturellement trop éloignés d'une large partie des citoyens qui ne voient pas pourquoi des dirigeants qu'ils n'ont pas élus se permettent de prendre des décisions qui les frappent dans leur vie quotidienne. Des citoyens qui constatent que l'UE a pour lois celles du marché, source principale de leurs difficultés économiques et sociales.

En somme, les nationalistes ont fait de l'identité une sorte de superstructure du discours, dans laquelle s'insèrent les autres problèmes, à commencer par la question sociale ?

Absolument, et cela fonctionne, parce qu'il n'y a plus de force de gauche capable de faire contrepoids, La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon acceptant en partie de venir sur le terrain de la question nationale.

Pourquoi Les Républicains ne tenteraient-ils pas de reprendre le centre droit aux macroniens ?

Il est trop tard. Dans les années 2000, Alain Juppé avait joué cette carte avec son projet de "Maison bleue" : il s'agissait d'absorber à terme dans l'UMP les strauss-kahniens du PS dans un grand rassemblement aux côtés des néolibéraux européistes du RPR (débarrassé de son aile pro-Pasqua) et de l'UDF. Mais son projet a tourné court lorsque Nicolas Sarkozy est arrivé à la présidence de l'UMP, en 2005, et a choisi une stratégie identitaire visant à récupérer d'abord les électeurs frontistes. Ce qui trouble l'analyse, c'est que l'on pense encore selon un axe droite(s)-gauche(s) alors qu'il n'est plus structurant. La CGT ne compte plus que 600 000 adhérents (10 fois moins qu'en 1946), le PCF est moribond, le PS, marginalisé... LREM a récupéré nombre d'électeurs du PS à gauche et les juppéistes à droite, ce qui lui permet de se dire "et de droite et de gauche".

Et s'ils exhumaient l'héritage gaulliste ?

Là encore, c'est impossible, car les temps ont changé. Le gaullisme n'a existé que parce qu'il y avait la guerre froide. De Gaulle incarnait une troisième voie entre les deux blocs américain et soviétique pour faire de la France le pays pilote du tiers-monde. La guerre froide est terminée, la France est revenue dans l'Otan et Jean-Marie Le Pen a préempté le slogan gaullien de "l'Europe des patries", intitulé officiel de sa liste aux élections européennes de 1984.

Quelle latitude reste-t-il à LR ?

Le parti va élire un président avant même de trancher la question de fond : le programme. Christian Jacob est consensuel, ayant soutenu tous les leaders successifs depuis Jacques Chirac, mais n'a pas beaucoup d'idées. Il faudra regarder de près le score de Julien Aubert, le candidat "lepéno-compatible". On ne souligne jamais le fait qu'il a épousé la petite-fille du bachaga Saïd Boualam, capitaine dans l'armée française, député d'Algérie de 1958 à 1962, chef d'un maquis OAS, qui a fondé en 1960 avec Jean-Marie Le Pen le Front national de l'Algérie française. Si Julien Aubert fait un bon score auprès des militants, cela signifiera qu'un certain nombre d'entre eux sont prêts à basculer vers le RN. LR ne disparaîtra cependant pas complètement, grâce à sa forte implantation locale. Les partis meurent très lentement. Regardez le PCF : il a encore quelques centaines d'élus locaux alors que son déclin a commencé il y a quarante ans...