Il y a six mois, l'un était l'ombre de l'autre. A Bercy, en plein début de crise sanitaire et économique, Bruno Le Maire prenait la lumière comme ministre de l'Economie, pendant qu'à l'étage inférieur, Gérald Darmanin bûchait ses derniers dossiers comme responsable de l'Action et des Comptes publics. Les deux hommes partageaient déjà la même ambition : Matignon, finalement dévolu à Jean Castex en remplacement d'Édouard Philippe. Malgré tout, en juillet, lors du renouvellement gouvernemental, Gérald Darmanin pensait effectuer une étape décisive dans son ascension politique en quittant la tutelle de Bruno Le Maire et en prenant dans la foulée ses nouvelles fonctions de ministre de l'Intérieur, pour s'imposer comme l'autre poids lourd de l'exécutif.

Mais on ne s'affranchit pas de la concurrence comme cela et en ce mois de novembre, c'est un sentiment de déjà-vu qui doit tourner dans la tête de l'ancien maire de Tourcoing : cette semaine, pendant que le pensionnaire de Bercy s'offrait des annonces rassurantes, l'autre "pièce rapportée" de la droite du début du quinquennat Macron s'enlisait dans les polémiques autour du projet de loi "sécurité globale".

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Les débats autour de ce texte controversé sont rentrés dans le dur ce vendredi après-midi, avec l'examen de l'article 24 visant à encadrer la diffusion d'images de membres des forces de l'ordre. D'un côté, le ministère de l'Intérieur, qui a largement inspiré la rédaction du projet de loi, soutenu par les syndicats policiers, assure que la disposition a pour unique but de "protéger ceux qui nous protègent". De l'autre, journalistes, défenseurs des libertés publiques et pourfendeurs des violences policières dénoncent "une atteinte disproportionnée à la liberté d'expression". Au sein de la classe politique, si la gauche fustige une "loi liberticide", plusieurs députés de la majorité ont également fait part de leurs réserves.

"Sécurité globale" : Darmanin sous le feu des critiques

Dans ce dossier, Gérald Darmanin a mis de l'huile sur le feu. Sa déclaration la plus emblématique, mercredi : "Si des journalistes couvrent des manifestations, ils doivent se rapprocher des autorités, en l'occurrence le préfet du département, pour se signaler, pour être protégés par les forces de l'ordre." La veille, en fin de journée, un journaliste de France 3 était interpellé et placé en garde à vue toute la nuit, alors qu'il couvrait une manifestation organisée devant l'Assemblée nationale pour protester contre l'article 24 de la proposition de loi.

Le député de la Vienne Sacha Houlié a réagi en indiquant auprès du Monde que "sur le rapport aux libertés, il y a une différence de ligne politique entre le ministre de l'Intérieur et la majorité". Interrogé par le quotidien, un proche du président de la République souffle que l'Elysée laisse faire l'ancien protégé de Nicolas Sarkozy, car "Gérald Darmanin a été mis là pour ça, pour incarner la ligne de l'Intérieur".

Quitte à compliquer le travail de la majorité. "Darmanin a pesé pour ne pas supprimer l'article 24", selon une source proche du dossier interrogée par l'AFP. Reprenant ce vendredi un argument de la gauche contre l'article 24, sur le flou entourant la notion d'intentionnalité de nuire, une partie du groupe Modem, pourtant allié de la majorité, a demandé de "supprimer cet article et se remettre autour d'une table pour résoudre cette équation difficile", selon le député du Finistère Erwan Balanant.

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Au sein de la majorité, des voix s'étaient également fait entendre pour faire évoluer la rédaction afin de rappeler la "liberté de la presse", à l'instar du député marcheur Roland Lescure, porte-parole du mouvement présidentiel. Une députée LREM, pourtant rattachée à l'aile droite du parti, soupire auprès de L'Express. Selon elle, le locataire de la place Beauvau n'a en effet pas facilité la tâche de la majorité sur ce projet de loi. "Le fait d'avoir parlé de floutage nous a obligés à préciser que ce n'était pas dans le texte", s'agace-t-elle.

Gérald Darmanin avait en effet souhaité durcir le texte en imposant le floutage des forces de l'ordre, avant de renoncer. Conscient des risques d'incendie dans la majorité et face aux critiques, l'entourage du ministre de l'Intérieur avait précisé jeudi après-midi, que l'article 24 pénalisant la diffusion d'une image pouvant contribuer à identifier un policier allait être précisé afin de garantir la liberté de la presse.

En dehors du cénacle politique, les contempteurs du projet de loi n'ont pas non plus l'intention de laisser le champ libre au ministre. Un rassemblement est prévu samedi après-midi place du Trocadéro à Paris, à l'appel d'organisations de journalistes, syndicats et collectifs de défense de droits humains qui dénoncent ce nouveau dispositif vis-à-vis des forces de l'ordre, tandis la Défenseure des droits Claire Hédon a réclamé ce vendredi "le retrait" de l'article controversé qu'elle juge "inutile" et potentiellement nuisible au contrôle de l'action des policiers et gendarmes.

Black Friday : la petite victoire de Bruno Le Maire

Pendant ce temps, loin de ces considérations, Bruno Le Maire s'est lui offert une semaine bien plus simple, le confortant dans les sommets de popularité, en quatrième position des personnalités politiques les plus appréciées avec 51% d'opinions favorables dans le dernier baromètre Ifop pour Paris Match et Sud Radio. Alors qu'il se trouve au centre de la tempête économique qui frappe la France en raison de la crise sanitaire, les Français ne semblent pas lui tenir rigueur des serrages de ceinture imposés par le gouvernement.

Il faut dire que Bruno Le Maire se réserve plutôt les bonnes nouvelles. "Il est plus autonome qu'avant avec Matignon", confirme un ministre auprès du Parisien. L'ancien ministre de l'Agriculture sous Nicolas Sarkozy plaide notamment depuis plusieurs jours pour une réouverture anticipée des petits commerces sans attendre la date du 1er décembre. Des commerces, petits comme grands, dont il brosse le poil dans le sens qu'ils espèrent, en recevant par exemple Michel-Edouard Leclerc. Quitte à froisser le Premier ministre Jean Castex, à qui revient de facto le mauvais rôle d'annonciateur de restrictions, ou même parfois en lui grillant la politesse sur l'annonce des mesures.

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Bruno le Maire a déjà pu afficher une petite victoire jeudi : Amazon a accepté de décaler la grande opération de braderie en ligne du Black Friday, prévue le 27 novembre, au 1er décembre. Et à l'issue d'une réunion ce vendredi après-midi à Bercy, la grande distribution, le commerce et le commerce en ligne ont également accepté ce deal, "sous réserve d'une réouverture des commerces d'ici là", ont-ils annoncé dans un communiqué commun avec le ministère de l'Economie.

Un succès, couplé aux nombreuses aides annoncées mi-octobre (un milliard débloqué pour le fonds de solidarité élargi, les exonérations de charges, les prêts garantis par l'Etat renforcés), qui pourrait faire de Bruno Le Maire gagnant de la crise sur le plan politique - à l'image d'Édouard Philippe - alors que Gérald Darmanin s'empêtre de son côté sur son projet de loi et se met à dos une partie des députés LREM ?

De l'Elysée à Matignon, où réside un Jean Castex avec qui Bruno Le Maire entretient des rapports compliqués, on se méfie des ambitions du plus grand ministre du gouvernement (1 m 91). Selon le Canard Enchaîné, l'ancien candidat à la primaire de la droite a hérité du surnom "d'Iznogoud". Mais le Premier ministre et le ministre à l'Economie ont dîné ensemble à deux reprises depuis la rentrée, afin d'essayer de retisser un lien de confiance. Et de jouer un peu plus collectif.