La politique relève de l'économie de marché. Quand l'offre est défaillante, une alternative émerge pour répondre à la demande des électeurs. Le mécanisme est à l'oeuvre à l'aube de la campagne présidentielle. La montée en puissance d'Eric Zemmour traduit la faiblesse des Républicains (LR) et du Rassemblement national (RN).

Ces deux mouvements ont permis l'éclosion du polémiste. Le premier souffre de normalisation. Le second n'a pas renouvelé son logiciel idéologique et se noie dans la tambouille interne. "La dynamique Zemmour préexistait à Zemmour", résume un cadre LR. Le discours civilisationnel de l'essayiste expose ces partis à un risque mortel en politique : celui de la fadeur. Susciter le désintérêt est souvent pire que déclencher la haine.

"On recherche un produit de substitution"

Au RN, certains ont tiré la sonnette d'alarme il y a plusieurs semaines, lorsque le polémiste venait titiller Marine Le Pen sur son terrain de jeu, toujours plus radical qu'elle sur les questions d'immigration et de sécurité. "Cette agitation autour de Zemmour ne fait que révéler le doute autour de Marine Le Pen : on recherche un produit de substitution", analysait un cadre du parti. D'autant que la direction du parti avait fait un pari risqué, lorsque le polémiste était encore à 9% à 10% d'intentions de vote : celui de le laisser se radicaliser pour apparaître plus modéré.

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A l'époque, un proche de la candidate assurait, serein : "Ce n'est pas une menace, son programme c'est la guerre civile et l'épuration ethnique, ça ne tiendra pas deux minutes. S'il se présente, il nous recentre, et sa capacité de campagne sera vite réduite à zéro." Persuadé que son socle électoral lui était acquis, et qu'Eric Zemmour chasserait plutôt sur les terres de la droite, le Rassemblement national n'a pas vu le piège se refermer sur lui. Pour une partie de ses électeurs, la dédiabolisation frôle désormais l'insipidité alors qu'une offre plus enivrante émerge chaque jour un peu plus. "En quinze jours, il a coupé les jambes de Marine Le Pen, s'enthousiasme un membre de l'équipe Zemmour. Il ne fallait pas s'attendre à ce qu'il le fasse avec une cuillère en plastique. Eric Zemmour a un discours choc qui prend, parce que la classe politique est totalement anesthésiée."

"Il n'y a pas une idée qui fasse débat à droite"

A droite, le tableau n'est guère plus reluisant. LR s'enfonce dans un enfer bureaucratique pour désigner son candidat. La présentation de son projet en septembre a rencontré peu d'échos. Les candidats putatifs de droite peinent à susciter le débat avec une proposition choc. Les outrances d'Eric Zemmour - auteur jeudi d'une comparaison entre Jean-Michel Blanquer et Joseph Mengele - rendent cet objectif illusoire. "Les candidats nous servent du réchauffé ou des choses tiédasses, déplore un conseiller LR. Il n'y a pas une idée qui fasse débat à droite, sauf le moratoire migratoire de Barnier sur l'immigration."

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La droite ne rythme plus la discussion publique. Elle peut d'autant moins le faire que l'étau formé par Emmanuel Macron et Marine Le Pen a réveillé ces fractures idéologiques. "Le parti est tiraillé entre des gens qui pensent de moins en moins la même chose, confie un pilier LR. On se repose sur un simple dénominateur commun."

En interne, on observe avec inquiétude l'enthousiasme généré par le polémiste, miroir inversé de la lente décomposition de LR. "J'ai regardé le public de sa réunion à Nice, c'est un public qui ne milite pas, parfois assez jeune, des actifs alors que nos salles LR, ce ne sont plus que des retraités", raconte un cadre LR. L'homme est populaire parmi les adhérents de droite. Plusieurs élus comparent cette popularité à celle de Nicolas Sarkozy en 2007. "Il est disruptif comme Sarkozy l'était", juge un élu LR. "Il capte l'électorat que Sarkozy avait réussi à capter", ajoute un autre.

Le Pen adapte sa stratégie

Le douloureux comparatif avec la campagne de 2007, où Nicolas Sarkozy avait réussi à siphonner l'électorat lepéniste, n'a échappé à personne au RN. Et voir la perspective de reproduire ce scénario a de quoi en démotiver plus d'un.

"Aujourd'hui, étant donné l'attractivité du RN qui est des plus faibles, c'est on ne peut plus facile pour un électeur frontiste de basculer sur Zemmour", déplore un cadre. Devant la montée du polémiste, Marine Le Pen a été contrainte d'adapter sa stratégie. A l'image d'un candidat seul, excessif et radical dans ses propositions, elle veut opposer celle d'une femme politique d'expérience, portée par une structure solide et proposant un projet structuré. Et aux cadres du parti de faire le tour des plateaux pour épingler Eric Zemmour sur tous les sujets qui pourraient lui faire du tort.

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Sa vision des femmes, notamment. Répétant inlassablement que le polémiste n'est pas un adversaire et que tous appartiennent au même camp national, il s'agit pourtant désormais pour le RN de décrédibiliser sa posture de candidat capable de l'emporter au second tour, et de faire apparaître Marine Le Pen comme le seul chemin possible vers la victoire pour l'extrême droite. Au pied du mur, le RN multiplie donc les attaques, avec le désagréable sentiment d'avoir été aspiré dans une spirale infernale. "Eric Zemmour a été instrumentalisé par certains qui savaient qu'il peut nuire au RN, mais les grenades dégoupillées, ça peut vous péter dans les mains..., siffle un élu frontiste. Les LR qui jouaient avec le phénomène ne doivent pas être ravis de voir qu'aujourd'hui ils se font coiffer au poteau..."

"La nuance, ce n'est pas la mollesse"

La droite le sait. Elle ne doit pas tomber dans la surenchère face à Eric Zemmour. Elle sera toujours perdante à ce jeu. L'original sera préféré à la pâle copie. Chez LR, deux paris se dessinent. Les débats autour de la primaire fermée vont rendre la droite attractive et détourner l'attention médiatique. "Faire des débats médiatisés permettrait à la droite d'avoir son moment médiatique comme en 2016 et de percer", juge un cadre. "J'aimerais que BFM fasse son ouverture sur une proposition de Barnier ou Pécresse. C'est notre défi", confirme le député LR de l'Yonne Guillaume Larrivé.

A 20 ans, c'est plus enthousiasmant de s'embarquer dans la campagne de Zemmour que d'aller moisir dans une convention LR

La droite espère enfin que la campagne présidentielle modifiera la perception des Français sur son offre. Un proche de Valérie Pécresse analyse : "À court terme, on risque d'apparaître fades. Mais on va ne pas se travestir et mettre à mal notre statut de parti de gouvernement. Ce statut peut être bon sur le long terme, quand le téléspectateur se transformera en électeur. Mais c'est aussi un pari." "La nuance, ce n'est pas la mollesse, conclut Guillaume Larrivé. Au temps des enragés, tâchons de préférer celui des engagés."

Tout le problème est là. Le phénomène Zemmour suscite, notamment chez les jeunes, un engagement d'un nouveau genre. "Zemmour permet de réenchanter la politique, analyse le responsable de Génération Z Stanislas Rigault. Il est le seul candidat qui met en place une certaine transcendance : les jeunes ont besoin de frissonner, de participer à des combats qui les dépassent et ce n'est pas un parti comme LR qui pourra leur apporter ça." Et Les Républicains ont parfaitement conscience du phénomène. A deux pas de l'Assemblée, dans un café qui réunit une bonne partie de la droite parlementaire et où la moyenne d'âge est plus proche des retraités que des étudiants, un cadre LR déplore : "Il y a un côté romantique pour les jeunes à s'engager pour Zemmour. A 20 ans, c'est plus enthousiasmant de s'embarquer dans cette campagne que d'aller moisir dans une convention LR."