Le poids des mots plutôt que le choc des armes. Désinformation, parfum de complots, manipulation, Stéphane Bouillon et Laurent Nuñez sont sur le pied de guerre. Pour le secrétaire général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN) et le coordonnateur national du renseignement, l'ennemi est identifié. Ce sont des légions d'internautes, réels ou factices (bots), mobilisés sur les réseaux sociaux, dont l'Etat craint qu'elles ne servent à des interférences étrangères à un an de l'élection présidentielle. "Leur but peut être d'influencer la sincérité d'un scrutin, d'entacher la réputation de la France ou de porter atteinte à la sécurité nationale, indique-t-on à l'Elysée. Nous avons à faire à une montée en puissance de ces questions dans un contexte post-guerre froide."

Les représentants des différents groupes parlementaires ont été - ou seront - bientôt consultés à ce sujet. Le candidat Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) a déjà été entendu, tout comme les présidents du Sénat, Gérard Larcher, et de l'Assemblée nationale, Richard Ferrand. L'objectif est d'apporter une solution à cet épineux problème en amont de l'ouverture des futures campagnes électorales. La menace est bien réelle, et de nombreux précédents ont sonné l'alarme. En novembre dernier, une ministre pakistanaise avait affirmé sur Twitter qu'Emmanuel Macron faisait aux musulmans ce que "les nazis infligeaient aux juifs [...] : avoir un numéro d'identification". Une fausse accusation aussitôt démentie par le Quai d'Orsay. Une première alerte. D'autant que le précédent américain a permis aussi de tirer quelques enseignements.

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Dans un rapport déclassifié à la mi-mars, le Conseil national du renseignement américain a recensé plusieurs tentatives de déstabilisation durant l'élection présidentielle de 2020. Le document pointe la responsabilité de la Russie, mais aussi de l'Iran. Mais il y a plus : "Nous estimons qu'une frange d'acteurs étrangers supplémentaires - y compris le Hezbollah libanais, Cuba et le Venezuela - a pris des mesures pour tenter d'influencer le scrutin."

Une parade contre les ingérences en trois étapes

Paris cherche donc à prendre les devants et à développer une parade en trois étapes. Il s'agit d'abord d'identifier ce que fait chaque service au sein des ministères clefs dans la lutte informationnelle afin de coordonner leurs activités : le Quai d'Orsay, l'Intérieur, les Armées, la Culture, Bercy. Ensuite, il faut établir une doctrine dans le respect de la liberté d'expression. Un sujet hautement sensible. Pas question non plus d'accuser formellement une puissance étrangère. "La politique française se refuse à attribuer publiquement ce type d'attaques", souligne Julien Nocetti, chercheur associé à l'Institut français des relations internationales (Ifri). Enfin, il convient de développer et de porter une riposte, un contre-discours sur les réseaux sociaux en s'inspirant de ce que font déjà l'Australie, le Royaume-Uni ou les Etats-Unis. "Cela permettra de contrecarrer toute tentative", estime-t-on à l'Elysée. Faut-il créer une nouvelle entité spécialisée ou confier cette mission à un coordinateur - un "M. Contre-ingérence" ? Rien n'est encore tranché à ce stade. Une chose est sûre : cette organisation fera l'objet d'un contrôle parlementaire. Mais elle est d'autant plus difficile à mettre en place que la menace ne cesse de se diversifier.

"Les Etats étrangers passent davantage par des intermédiaires, des 'proxys', pour mener ce type d'opérations, explique Kevin Limonier, maître de conférences en géopolitique et études slaves, spécialiste du cyberespace russophone. Il peut s'agir de groupes de sympathisants ou de militants politiques, dont certains sont basés dans d'autres pays, voire en France, ce qui complique l'attribution d'ingérence extérieure."

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Sans compter que des médias étrangers ayant pignon sur rue peuvent ostensiblement soutenir un candidat plutôt qu'un autre. "Il est assez probable que les déclinaisons francophones des médias russes internationaux RT et Sputnik réservent un traitement plus favorable à Marine Le Pen, indique Colin Gérard, chercheur à Geode (Géopolitique de la datasphère). Toutefois, la chaîne de télévision RT France est contrainte de respecter la loi relative au principe de pluralisme politique et de donner un temps de parole égal à chaque candidat, une obligation à laquelle le site de Sputnik France n'est pas soumis. Nul doute donc que l'activité des deux médias sera étroitement surveillée tout au long de la campagne."

Russie, Turquie, Chine pourraient interférer dans les élections

Les autorités hexagonales se méfient aussi de la Turquie, forte d'une diaspora de 600 000 personnes en France. Déjà mis en cause par Emmanuel Macron et fragilisé par la dissolution en novembre 2020 du groupe ultranationaliste des Loups gris, Ankara attise les tensions. L'agence de presse du gouvernement turc, Anadolu, publie des informations en français qui peuvent être reprises par d'autres sites jouissant d'une plus large audience, dont Medyaturk, ainsi que par des comptes Twitter influents. La semaine passée, elle a diffusé un article dans lequel elle affirme que le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, "promet de 'pourrir la vie à des musulmans'" qui n'accepteraient pas de signer la charte des principes pour l'islam de France. "Sauf que le ministre n'a jamais dit cela", corrige Pierre-Albert Ruquier, cofondateur de Storyzy, spécialiste de la traque des manipulations de l'information.

D'autres Etats, comme la Chine, l'Iran ou des pays maghrébins, pourraient également s'inviter dans cette guerre de l'information. Mais le coût à payer est plus élevé pour passer sous les radars. Car le niveau de vigilance, supérieur, des réseaux sociaux complique toute ingérence dans le cyberespace. "Depuis les événements du Capitole, Facebook et YouTube ont identifié et fermé de nombreux comptes, ce qui pousse les internautes à migrer vers d'autres plateformes, comme les chaînes Telegram ou Odysee ; une sorte de balkanisation est à l'oeuvre", ajoute Pierre-Albert Ruquier. Plus diffuse, la menace n'en devient que plus sérieuse.