C'est une belle soirée de juin 1980. Sur scène, le chanteur s'avance au micro pour un dernier rappel : "We don't need no education/ Hey teachers, leave the kids alone !" (Nous n'avons besoin d'aucune éducation/ Hé, les profs, laissez les gosses tranquilles !). Ce lycéen de terminale entonne Another Brick in the Wall, le tube planétaire de Pink Floyd, sorti quelques mois auparavant. Malgré ces paroles grinçantes, même les enseignants se trémoussent. Ainsi s'achève une année scolaire bien remplie qui, quarante et un ans plus tard, reste l'une des plus marquantes de l'histoire de l'école Jeannine-Manuel, un établissement bilingue réputé, situé sur la rive gauche parisienne.

Le chanteur qui s'époumone, alternant reprises d'Eric Clapton et compositions personnelles, appuyées par des solos de guitare presque parfaits, n'est autre qu'Antony Blinken, aujourd'hui secrétaire d'Etat (ministre des Affaires étrangères) de Joe Biden. Toujours amateur de pop rock quatre décennies plus tard, le troisième personnage de l'Etat américain, après la vice-présidente Kamala Harris, est resté fidèle au rock and roll : certaines de ses compositions récentes (Lip Service, par exemple) sont disponibles sur Spotify ! Quel autre ministre des Affaires étrangères peut en dire autant ?

Pochette de Lip Service, single d'ABlinken (le nom d'artiste de Tony Blinken) disponible sur Spotufy

Pochette de Lip Service, single d'ABlinken (le nom d'artiste de Tony Blinken) disponible sur Spotufy

© / (c) ABlinken

Fidèle à lui-même, Tony (personne ne l'appelle Antony) l'est aussi resté vis-à-vis de l'école privée où il a passé dix ans, jusqu'au bac. "Je l'ai sollicité en juin dernier pour lui demander de prononcer un discours pour la "graduation ceremony" de fin d'année, et il a immédiatement dit oui ; les élèves étaient ravis", se félicite son ancienne prof de math Elisabeth Zéboulon, qui dirige aujourd'hui l'établissement. Dans son message vidéo ciselé, il évoque la propension très française des profs à abuser de l'appréciation "Peut mieux faire" sur les bulletins de notes. Une preuve supplémentaire de sa parfaite connaissance des moeurs hexagonales...

"Sa trajectoire parisienne, sa maîtrise de la langue de Molière et sa capacité à comprendre le point de vue des Européens font de ce diplomate sophistiqué un ministre bien différent de son prédécesseur républicain Mike Pompeo", confirme Jacob Heilbrunn qui dirige, à Washington, la revue conservatrice de géopolitique The National Interest. "Comme Biden, auprès duquel il travaille depuis presque deux décennies, Tony Blinken est un atlantiste convaincu, persuadé que la relation Europe-Etats-Unis doit rester un pilier de la politique étrangère américaine."

Le secrétaire d'Etat américain Antony Blinken lors d'un discours à Washington, le 3 mars 2021

Le secrétaire d'Etat américain Tony Blinken lors d'un discours à Washington, le 3 mars 2021.

© / afp.com/ANDREW CABALLERO-REYNOLDS

Après les turbulences des années Trump, l'avènement du francophone Blinken à Foggy Bottom (le siège des Affaires étrangères, à Washington) constitue une opportunité inespérée pour Jean-Yves Le Drian, son homologue français et, au-delà, pour la diplomatie européenne.

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D'autant que Tony n'est pas le seul Frenchie du clan Biden. Ex-candidat à la présidentielle 2004 et ancien secrétaire d'Etat (sous Obama), le francophile John Kerry est déjà connu. Envoyé spécial de Biden pour le climat, il a été chargé par ce dernier de réengager l'Amérique dans l'Accord de Paris. Accessoirement, il est le cousin germain de Brice Lalonde, militant écolo et ancien candidat à la présidentielle (française) en 1981. "Dès qu'il passe par la France et que son emploi du temps le permet, raconte ce dernier qui voit son parent régulièrement, "Johnny" - je l'appelle toujours ainsi - loue une bagnole et file dans la maison familiale de Saint-Briac-sur-Mer (Ille-et-Vilaine) où, sans que les véliplanchistes le remarquent, il tire encore des bords sur sa planche à voile."

John Kerry s'exprime sur un projet de plan de paix au Proche-Orient, le 28 décembre 2016, au Département d'Etat à Washington

John Kerry s'exprime sur un projet de plan de paix au Proche-Orient, le 28 décembre 2016, au Département d'Etat à Washington.

© / afp.com/PAUL J. RICHARDS

Moins connu du grand public, mais tout aussi essentiel à l'administration Biden, Robert Malley a été nommé "émissaire spécial pour l'Iran". Sous Obama, c'est lui qui a négocié avec Téhéran l'accord, ultérieurement déchiré par Trump, de dénucléarisation de la République islamique. Et c'est lui qui, aujourd'hui, est engagé dans les nouveaux pourparlers sur le nucléaire iranien, qui viennent de reprendre à Vienne en étroite collaboration avec les pays de l'E3 (France, Allemagne, Royaume-Uni), ainsi que la Russie, la Chine, l'Union européenne et, bien sûr, l'Iran.

Enfin, Robert Malley, dont les parents américano-égyptiens ont activement milité pour le FLN algérien dans les années 1960, est un proche de Blinken : à Paris, les deux lycéens étaient dans la même classe. A l'époque, le jeune Malley, plus a gauche que Blinken, revendique sa fascination pour la révolution cubaine jusque dans l'annuaire des élèves. Sous sa photo, il a rédigé cette légende: "L'ami fidel... comme Castro!"

Robert Malley, ex-conseiller de Barack Obama et ancien négociateur américain de l'accord sur le nucléaire iranien, lors d'un entretien à l'AFP, le 7 mai 2018 à Washington

Robert Malley, ex-conseiller de Barack Obama et ancien négociateur américain de l'accord sur le nucléaire iranien, lors d'un entretien à l'AFP, le 7 mai 2018 à Washington.

© / afp.com/Brendan Smialowski

Tony Blinken est âgé de 8 ans lorsque, en 1971, il débarque sur les rives de la Seine avec sa mère Judith, qui vient de divorcer de l'homme d'affaires américain Donald Blinken - futur ambassadeur en Hongrie - pour se remarier avec Samuel Pisar. D'origine polonaise, celui-ci est un avocat de renommée internationale qui, parmi ses clients, compte Jane Fonda, Catherine Deneuve, Elizabeth Taylor et... L'Express de Jean-Jacques Servan-Schreiber, un ami intime. A la tête de l'American Foundation for Art and Culture, l'élégante Judith Pisar, elle, reçoit le Tout-Paris et quantité de célébrités internationales. Dans l'immense appartement de l'avenue Foch, le jeune Tony voit défiler Pierre Boulez, Mark Rothko, Leonard Bernstein et Valéry Giscard d'Estaing, très lié à Pisar. L'hiver, la famille part au ski à Megève. L'été, direction l'Amérique et, à l'occasion, les Bahamas.

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Malgré les apparences, l'éducation de Tony n'a rien de frivole. Très bon élève, réservé et réfléchi, il acquiert au contact de son beau-père la gravité qui le définit aujourd'hui. Le destin de Samuel Pisar, un temps conseiller de John Kennedy, force le respect. Seul rescapé parmi 900 enfants juifs de son village polonais natal, Samuel Pisar (1929-2015) a passé quatre ans dans les camps de concentration de Majdanek, Auschwitz, Dachau - une effroyable odyssée racontée dans ses mémoires Le Sang de l'espoir (Robert Laffont).

Dans les derniers jours de la guerre, alors qu'il participe aux "marches de la mort" organisées par les nazis en raison de l'avancée russe, Samuel, 16 ans, s'échappe dans une forêt de Bavière. Tapi dans l'ombre, il entend le bruit d'un char. A son étonnement, celui-ci n'est pas frappé de la croix gammée, mais de l'étoile blanche de l'US Army. Sur la tourelle se tient un G.I. afro-américain. L'adolescent bondit alors de sa cachette, s'agenouille et prononce les seuls mots qu'il sait en anglais : "God bless America."

Un parcours sans faute: conseiller de Clinton, Biden, Obama, puis Biden à nouveau

"Pour comprendre Tony, il faut savoir que Samuel Pisar est peut-être la personne qui l'a le plus profondément marqué : c'est lui qui lui a transmis ses valeurs", décrypte Emile Servan-Schreiber, ami d'enfance et ancien de l'école Jeannine-Manuel, qui dirige aujourd'hui Hypermind, une entreprise d'intelligence collective. "L'origine de sa vision du monde est cette scène du char avec ce Noir américain venu libérer l'Europe. Pour lui, l'Amérique est cette force bienveillante, ce "tank aux bras ouvert", ce défenseur de la liberté et des droits de l'homme qui, parfois, doit intervenir à l'étranger pour défendre les droits d'autres peuples."

A Washington, Jacob Heilbrunn, du magazine National Interest, confirme : "Blinken est un idéaliste. Il veut sincèrement rendre le monde meilleur et, comme Biden, il pense que si les Etats-Unis veulent réaliser un come-back pour rétablir leur leadership mondial, c'est maintenant ou jamais."

Après les années lycée à Paris, pendant lesquelles il étudie le russe - ce qui l'amène à visiter Kiev, Moscou et Leningrad lors d'un voyage scolaire dans l'URSS de Leonid Brejnev - Tony Blinken intègre Harvard, point de départ d'une carrière sans faute : conseiller à la Maison-Blanche sous Bill Clinton en 1994 ; conseiller du vice-président Joe Biden en 2009 ; secrétaire d'Etat adjoint sous Barack Obama en 2015 et fondateur du think tank WestExec Advisors après l'élection de Trump. Mais jamais, il ne perd de vue la France où il revient régulièrement, faisant parfois un crochet par l'école de sa jeunesse.

Antony Blinken en visite à Paris, en novembre 2015, dans la cour de l'école Jeannine Manuel.

Tony Blinken en visite à Paris, en novembre 2015, dans la cour de l'école Jeannine Manuel.

© / Sylvain de Gelder / US Embassy Paris

En novembre 2011, à Washington, il reçoit Jean-Yves le Drian, alors simple président de la région Bretagne, venu prendre contact avec l'administration Obama au cas où le candidat François Hollande deviendrait président. En avril 2012, alors que les sondages donnent le socialiste gagnant, Blinken se déplace à Paris afin de "briefer" Le Drian en vue du sommet de l'Otan, prévu à Chicago fin mai, juste après l'élection. Sans chichis, le Français reçoit l'Américain à la (très peu glamour) Maison de la Bretagne, dans le quartier Montparnasse.

Les 23 et 24 mars derniers à Bruxelles, les deux hommes se sont retrouvés, cette fois en qualité d'homologues, lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères des pays de l'Otan. "Leur relation personnelle est très bonne, juge un diplomate français. Il y a de l'estime réciproque. Chacun sait comment l'autre réfléchit, ce qui fluidifie les échanges. Mais ne confondons pas la forme et le fond : chacun défend ses intérêts, comme dans le vieux contentieux Airbus-Boeing." Directrice du think tank German Marshall Fund à Paris, Alexandra de Hoop Scheffer, ajoute : "Bien connaître Blinken est précieux, car il est très proche de Biden. Lui parler revient à parler au président. Par ailleurs, poursuit-elle, sur plusieurs dossiers prioritaires (le climat, le nucléaire iranien, le Sahel, le terrorisme), Paris reste un passage obligé en Europe." Bref, c'est la lune de miel. "Ces jours-ci, insiste Jacob Heilbrunn, à Washington, les Etats-Unis sont encore plus demandeurs de renouer avec l'Europe que le contraire." Une configuration rare, voire inédite, dont la relation transatlantique avait grandement besoin. Merci Tony !

En quelques dates

1962 : Naissance à New York

1971-1980 : Scolarité à Paris

1994 : Conseiller à la Maison-Blanche, sous Bill Clinton

2009 : Conseiller du vice-président Joe Biden

2015 : Conseiller à la Sécurité nationale adjoint de Barack Obama

Le futur Secrétaire d'Etat "Tony" Blinken (au fond à droite) à 18 ans, en 1980, alors co-rédacteur en chef du premier annuaire des anciens élèves de l'école Jeannine Manuel. A son côté: Robert Malley, aujourd'hui "envoyé spécial pour l'Iran" de Joe Biden

Le futur Secrétaire d'Etat Tony Blinken (au fond à droite) à 18 ans, en 1980, alors co-rédacteur en chef du premier annuaire des anciens élèves de l'école Jeannine Manuel. A son côté: Robert Malley, aujourd'hui "envoyé spécial pour l'Iran" de Joe Biden

© / Sylvain de Gelder / US Embassy Paris