A Téhéran, le slogan s'affiche sur le fronton du ministère des Affaires étrangères, dans une magnifique calligraphie sur fond bleu : "ni Est, ni Ouest, la République islamique d'Iran". Depuis la révolution des mollahs, en 1979, cette phrase structure la diplomatie iranienne, indépendante des grandes puissances, férocement non alignée.
Quarante ans plus tard, la formule reste placardée, mais elle a perdu de sa superbe. Alors que la logique des blocs refait surface, l'Iran a choisi son camp et s'inscrit pleinement dans l'axe Pékin-Moscou. "Pour les conservateurs iraniens, l'Occident s'enfonce dans la décadence, à la manière de la Rome antique, et l'avenir appartient à la Chine et à la Russie, souligne Farid Vahid, spécialiste du Moyen-Orient à la Fondation Jean-Jaurès. Résultat, l'Etat iranien a scellé une alliance très stratégique avec Moscou, qui aura des conséquences durables sur l'économie, la défense et le marché de l'énergie."
Chine et Russie, bouées de sauvetage de l'économie iranienne
Le coup d'éclat de Donald Trump, sorti de l'accord nucléaire en 2018, n'y est pas étranger. Asphyxié par les sanctions depuis quatre ans, l'Iran est allé chercher de l'air du côté de Pékin, puis du Kremlin. En mars 2021, la République islamique signait ainsi un pacte de coopération inédit avec la Chine, valable pour une période de vingt-cinq ans et portant principalement sur l'armement et l'énergie.
Puis, en juillet dernier, quelques heures avant une visite du tsar Poutine à Téhéran, le géant russe Gazprom concluait un protocole d'accord de 40 milliards de dollars pour remettre en état les infrastructures énergétiques iraniennes. "Cet accord permet à Gazprom d'exercer un contrôle direct sur le marché énergétique du Moyen-Orient, explique le chercheur Nima Khorrami dans une note pour le Middle East Institute. A l'avenir, cela signifie que Moscou utilisera ce levier pour s'assurer que l'Iran ne soit jamais en position de nuire aux intérêts énergétiques de la Russie."
Le sujet est loin d'être anecdotique pour l'Europe. En manque de gaz russe, le Vieux Continent espère qu'un accord sur le nucléaire iranien lèvera les sanctions touchant le régime et qu'il pourra ainsi libérer ses énormes quantités d'hydrocarbure. De quoi soulager le marché mondial de l'énergie avant un hiver périlleux. "Mais les accords du régime avec Moscou compliquent l'équation, soulève Farid Vahid. Les Russes ne seront pas ravis de voir Téhéran inonder l'Europe de gaz, ils ne laisseront pas faire. Il est probable qu'en cas d'accord nucléaire, les exportations d'hydrocarbures iraniens concernent avant tout l'Asie."
Les alliances de Téhéran commencent aussi à peser sur la guerre en Ukraine. Mi-juillet, les renseignements américains alertaient sur l'achat de "centaines de drones iraniens" par la Russie, qui peine à remporter la bataille des airs. Autre fait inquiétant pour les Occidentaux : début août, ils ont assisté, médusés, au lancement d'un satellite de renseignement iranien par les Russes.

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© / Dario Ingiusto / L'Express
Deux Etats devenus parias sur la scène internationale
Le rapprochement avec la Russie n'avait pourtant rien de naturel pour Téhéran. Les Iraniens gardent en tête les innombrables guerres entre l'Empire russe et la Perse au XIXe puis au début du XXe siècle, mais aussi l'appui militaire offert par Moscou à Saddam Hussein lors de la guerre entre l'Iran et l'Irak, de 1980 à 1988. Il aura fallu un autre conflit pour rapprocher les deux camps dans les années 2010 : la guerre civile en Syrie, où Iran comme Russie ont décidé de maintenir Bachar el-Assad au pouvoir par tous les moyens possibles. Aujourd'hui, ils occupent chacun une partie du pays.
Téhéran et Moscou partagent aussi les deux premières places au classement des nations les plus sanctionnées au monde. Avec son invasion de l'Ukraine, la Russie est d'ailleurs montée sur la première marche, devant l'Iran. "Les sanctions internationales ont rapproché Moscou et Téhéran, devenus deux Etats parias, juge Yonatan Freeman, professeur de relations internationales à l'Université hébraïque de Jérusalem. Les Iraniens connaissent parfaitement ce que traversent les Russes depuis février, ils peuvent s'identifier à leur situation."
En cas d'accord sur son programme nucléaire, Téhéran devrait voir son isolement international s'alléger. Sans pour autant renoncer à ses nouvelles amitiés.
