Dans l'ombre de la guerre en Ukraine et des tensions autour de Taïwan, l'avenir d'une autre crise internationale se décide ces jours-ci à Téhéran. Après dix-huit mois de négociations, l'Iran, l'Union européenne, les Etats-Unis, la Russie et la Chine sont parvenus à un texte final pour encadrer le programme nucléaire iranien, en échange de la levée des sanctions internationales. Reste désormais à le signer, et Téhéran se garde bien de donner une tendance.
Pourtant, le temps presse. Dans trois mois, lors des élections de mi-mandat, les Américains peuvent faire basculer le Congrès dans le camp républicain, opposé à tout accord avec l'Iran. Depuis 2018 et le retrait décidé par Donald Trump, Téhéran marche vers la bombe atomique avec de moins en moins de contrôles, à l'aide de nouvelles centrifugeuses et d'uranium enrichi. D'après les analystes, deux années séparent Téhéran de l'arme nucléaire.
• Scénario n° 1 - La signature d'un accord, bouffée d'oxygène pour Téhéran et relaxe mondiale
"En cas d'accord, c'est gagnant-gagnant : la communauté internationale va pouvoir s'assurer que l'Iran ne devienne pas une puissance nucléaire dans un futur proche et les Iraniens auront accès à des fonds bloqués sur des comptes à l'étranger - en Corée du Sud, en Irak ou au Japon, souligne Farid Vahid, directeur de l'Observatoire de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient de la Fondation Jean-Jaurès. On évoque entre 120 et 150 milliards de dollars, qui constitueraient une bouffée d'oxygène pour l'économie iranienne. Le taux de change sera favorable au rial iranien, l'Iran va connaître une croissance économique et surtout va pouvoir revendre son pétrole et son gaz plus facilement."
Le retour dans l'accord international et la levée des sanctions ne seraient toutefois pas pour tout de suite. Le texte sera d'abord soumis au Congrès américain, qui devra l'adopter sous trente jours. Puis l'Iran devra donner des garanties sur sa coopération avec l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et accueillir, de nouveau, ses inspecteurs dans ses installations. "Même si l'accord est signé demain, il n'y aura pas de ruée vers l'or immédiate vers l'Iran, prévient Ellie Geranmayeh, directrice du programme Moyen-Orient à l'European Council on Foreign Relations. Les conséquences bénéfiques pour l'économie iranienne ne se feront pas sentir avant plusieurs mois et ne seront pas comparables au boom de 2015, après la signature du premier accord nucléaire."
Refroidies par le précédent de 2018 et le retour des sanctions américaines, les entreprises européennes risquent de patienter avant de s'aventurer de nouveau en Iran. De même, un accord sur le nucléaire iranien ne réglera pas la crise énergétique en Europe, Téhéran n'étant pas prêt à ouvrir ses vannes pétrolières et gazières vers notre continent, pour des raisons à la fois pratiques et idéologiques. "Traditionnellement, l'Iran exporte son pétrole vers l'Asie, indique Farid Vahid. Il va pouvoir continuer avec des prix plus compétitifs, et aura surtout accès à des paiements en dollars, ce qui lui manque cruellement aujourd'hui." Cette arrivée d'hydrocarbures sur le marché asiatique devrait par ailleurs faire baisser les cours mondiaux du pétrole, ajoute le chercheur.

Le chef des négociateurs iraniens Ali Bagheri quitte le palais de Coburg à l'issue des pourparlers sur le nucléaire iranien, le 4 août 2022 à Vienne
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• Scénario n° 2 - Le refus d'un accord et le péril de la guerre
Ces derniers jours, la presse de Téhéran reste étonnamment discrète sur l'accord nucléaire. Difficile de jauger l'état d'esprit des Iraniens, sur le point de signer il y a six mois, puis persuadés de pouvoir obtenir davantage de la part des Occidentaux après le début de la guerre en Ukraine. De nouvelles exigences de l'Iran, comme l'arrêt de certaines enquêtes de l'AIEA, pourraient faire capoter l'accord.
Si la porte des négociations se ferme, le risque d'intervention militaire en Iran s'en trouverait multiplié. "Dans ce scénario catastrophe, la pression économique et diplomatique sur l'Iran grandirait de tous les côtés, y compris du Moyen-Orient, où les adversaires de la République islamique, tels qu'Israël ou l'Arabie saoudite, pourraient encourager les Américains à frapper les installations nucléaires iraniennes, estime Riccardo Alcaro, analyste à l'Istituto Affari Internazionali. Israël pourrait d'ailleurs prendre seul cette initiative, ce qui obligerait les Etats-Unis à intervenir en soutien."
Une guerre conventionnelle contre l'Iran ne serait toutefois pas à l'ordre du jour. "L'Iran, c'est trois fois la taille de la France et 33 % de zones montagneuses, précise Farid Vahid. Une intervention terrestre reste très peu probable, surtout après ce qu'il s'est passé en Afghanistan." Israéliens ou Américains s'en tiendraient à des bombardements ciblés sur les installations nucléaires iraniennes et d'autres sites militaires, avec le risque évident de représailles massives.
A minima, les Etats-Unis poursuivraient leur politique de "pression maximale" instaurée par Trump, déterminés à asphyxier l'économie iranienne. Ces derniers mois, l'explosion des prix des produits alimentaires et de l'énergie a déclenché des manifestations massives en Iran, réprimées par les forces de l'ordre. "Le refus d'un accord sur le programme nucléaire serait avant tout une catastrophe pour la population iranienne, pas tant que ça pour le régime, pointe Farid Vahid. L'Iran deviendrait encore plus agressif dans la région et se rapprocherait encore davantage de la Chine et de la Russie. A coup sûr, les Iraniens intensifieraient leurs activités nucléaires et pourraient bientôt avoir l'uranium nécessaire à une arme atomique."

L'ancien président américain Donald Trump lors d'un rassemblement de conservateurs à Orlando, en Floride, le 26 février 2022
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• Scénario n° 3 - Un accord provisoire, une région toujours sous haute tension
Le peu de confiance qui pouvait exister entre Washington et Téhéran a été réduit à néant en 2018, lorsque Donald Trump a décidé unilatéralement de retirer son pays de l'accord nucléaire. Humilié par le revirement américain, le gouvernement conservateur de Rohani avait été moqué en interne pour sa naïveté.
Depuis un an, ce sont les ultraconservateurs de Raïssi qui ont pris le pouvoir à Téhéran. Leur principale crainte reste de subir le même affront que leurs prédécesseurs et ils savent parfaitement qu'aux Etats-Unis, les républicains annuleraient tout accord en cas de changement de majorité. "Les dirigeants iraniens regardent de très près la politique américaine et l'éventualité d'une grande claque pour les démocrates lors des élections de mi-mandat, en novembre, insiste Ellie Geranmayeh. Cela renforcerait l'argument de ne pas se précipiter et de ne pas renoncer au programme nucléaire en échange d'un accord qui pourrait être d'une très courte durée."
Un accord signé, puis de nouveau annulé par les Américains, finirait d'enterrer tout espoir de diplomatie entre l'Iran et l'Occident. Entre-temps, le régime iranien profiterait de l'ouverture économique pour se renforcer. "Plus les Iraniens seront riches, plus il y aura d'argent pour le budget militaire de Téhéran et pour ses alliés combattants, comme le Hezbollah au Liban, juge Farid Vahid. Ce qui inquiète réellement Israël, ce n'est pas tant l'enrichissement de l'uranium iranien que l'enrichissement de l'Iran tout court et son influence croissante au Moyen-Orient."
Dans cette optique, Téhéran a repris le dialogue avec ses rivaux arabes de la région ces dernières semaines, notamment les Emirats arabes unis et l'Arabie saoudite. A défaut d'espérer un apaisement avec les puissances internationales, l'Iran pourrait commencer par calmer le jeu avec ses voisins.
