La répression terrible ne semble pas freiner la colère des Iraniens. Depuis le 16 septembre et le décès de Mahsa Amini, arrêtée pour un voile mal ajusté, des milliers de personnes descendent dans les rues chaque soir et affrontent les forces de l'ordre. Une véritable révolte sociale contre le régime, dont la répression a déjà fait plus de cinquante morts.
Ce mouvement de colère des Iraniens ne ressemble à aucun autre : il survient dans un contexte de crises multiples, avec des revendications sociales sans précédent de la part des femmes et des jeunes. Annabelle Sreberny, professeure émérite à la School of Oriental and African Studies à Londres, a vécu en Iran et étudie les mouvements sociaux sur place, ainsi que le rôle déterminant joué par les inégalités entre hommes et femmes. Pour L'Express, elle analyse ce tournant vécu par la société iranienne.
L'Express : Depuis la mort de la jeune Mahsa Amini, la colère éclate contre le voile obligatoire et la police des moeurs.Un tel mouvement est-il singulier en Iran?
Annabelle Sreberny : Les droits des femmes servent régulièrement de catalyseur à la colère des Iraniens, et cette colère éclate dans une période de grande frustration économique et politique. Ce mouvement peut être le début de quelque chose de grand.
Les questions liées aux droits des femmes bouillonnent en Iran depuis le début de la République islamique, en 1979, et n'ont fait que gagner en importance. Ces dix dernières années, le mouvement féministe s'est structuré et a organisé de nombreuses campagnes : celle du million de signatures contre le hijab, celle des "voiles blancs" [NDLR : portés par les femmes les mercredis pour protester contre le voile obligatoire], celle pour que les femmes aient accès aux matchs de football, la campagne "My Stealthy Freedom" lancée par Masih Alinejad [NDLR : pour que les Iraniennes posent sans voile sur les réseaux sociaux]...
Pourquoi le cas particulier de Mahsa Aminiprovoque-t-il une telle réaction ?
L'Iran souffre de plusieurs crises majeures simultanées. Une énorme crise environnementale, avec un manque d'eau catastrophique qui a provoqué l'assèchement du lac d'Ourmia ou de la rivière d'Ispahan. L'Iran traverse aussi une crise économique terrible, avec une inflation à 50 % et les prix des denrées alimentaires qui s'envolent... Une crise politique bien sûr, avec le peuple qui demande davantage de droits et de démocratie. Et enfin, une crise culturelle. Les jeunes générations veulent jouer de la musique, danser, profiter de la vie, y compris dans leur sphère privée. Quand une telle tragédie se produit, une jeune femme tuée par le régime pour un voile mal ajusté, toutes ces crises se superposent et provoquent la colère d'un peuple contre ceux qui les oppriment.
Arrivé au pouvoir il y a un an, le président Ebrahim Raïssi a-t-il durci le régime ?
Raïssi suit en effet une ligne ultra-conservatrice, très dure contre les droits individuels. Mais dès ses débuts, l'objectif de la République islamique a consisté à préserver la culture originelle de l'Iran, à garder son autonomie et à se défendre contre une prétendue invasion culturelle. Les droits des femmes ont toujours été dépeints comme une interférence des Occidentaux, et Raïssi continue d'utiliser ce discours contre les femmes.

Une photo obtenue par l'AFP le 21 septembre 2022 montre des manifestants descendant dans les rues de la capitale Téhéran lors d'une manifestation pour Mahsa Amini
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Le port obligatoire du voile est-il considéré comme un pilier de la République islamique ?
Il semble bien, oui. Cela devient incroyablement difficile de comprendre pourquoi le régime ne lâche pas du lest alors qu'il existe une forte demande populaire pour alléger les règles. Ces dernières années, les femmes ont relâché leur port du hijab, voire arrêté de le mettre, sans que le système ne s'effondre.
Les femmes constituent une cible facile pour le régime, mais ils se sont sans doute trompés cette fois, tant il existe d'autres problèmes dont souffre la population. Ce mouvement fait ressortir un paradoxe : de plus en plus d'Iraniennes travaillent, même si certains postes leur restent interdits, comme celui de juge. Le travail des femmes en Iran est une réalité depuis la guerre Iran-Irak [NDLR : 1980-1988], quand les familles avaient besoin de deux salaires.
Aujourd'hui encore, en tant que témoins, deux femmes valent un homme, alors que les Iraniennes reçoivent un niveau d'éducation élevé : souvent, les universités sont à 60 % féminines, y compris dans des domaines que l'Occident considère comme masculins, tels que les écoles d'ingénieurs ou les mathématiques. La République islamique est coincée dans cette contradiction qui consiste à éduquer les femmes et à les faire travailler, sans céder à leurs demandes pour davantage de droits.
La police des moeurs, jugée responsable de la mort de Mahsa Amini, est au coeur des critiques et de la colère des manifestants. Une réforme de cette institution est-elle envisageable ?
Cela dépendra de la volonté politique de Raïssi et une évolution reste peu probable. Mais si ce mouvement grandit... Les Iraniens n'ont pas peur et ils ont besoin d'un catalyseur politique pour descendre dans la rue. Pendant ses 44 années, la République islamique a connu de nombreux moments de soulèvement politique. La répression pourrait n'amener que davantage de personnes dans les rues.
Tout tient aux décisions politiques de Raïssi et de son gouvernement. L'Iran garde l'apparence de procédures démocratiques, avec des élections. Si Raïssi est perçu comme étant aussi répressif face aux demandes populaires, il pourrait tout à fait perdre le pouvoir aux prochaines élections.
Qu'est-ce qui pourrait ressembler à une victoire pour les manifestants ?
Il s'agit avant tout de pousser le discours de l'égalité des droits à son maximum. La Constitution de la République islamique reste très patriarcale et les hommes bénéficient de davantage de droits, que ce soit pour le divorce ou la garde des enfants. La République islamique a abaissé l'âge légal du mariage [NDLR : 13 ans pour les filles, 15 ans pour les garçons]. Ce mouvement demande une citoyenneté avec davantage d'égalité des droits entre les genres, ce qui va bien au-delà du hijab.
La République islamique a rendu le travail des syndicats presque impossible. Elle a rendu le travail des partis politiques presque impossible. La presse est sous contrôle, les cinéastes sont sous contrôle. Il est très, très difficile pour une voix pro-démocratie de se faire entendre. Donc quand un tel événement se produit, toutes les revendications politiques se cristallisent autour de la question du voile.
L'accès à Internet a été presque entièrement coupé en Iran, tout comme les applications WhatsApp et Instagram. Comment allons-nous savoir ce qui se déroule dans le pays ?
Les Iraniens sont des utilisateurs des réseaux sociaux particulièrement doués et ce depuis très longtemps. J'écrivais sur les blogs en Iran il y a déjà des dizaines d'années, et les gens utilisaient Tor [un réseau informatique décentralisé] et savaient contourner la censure du régime. Même maintenant, nous voyons arriver des vidéos choquantes d'Iran, malgré la répression en ligne. De plus en plus de gens vont se transformer en journalistes citoyens pour tenter de nous faire parvenir ces images.
Le problème avec la censure ou la coupure d'Internet, c'est que le régime lui-même a besoin d'Internet pour fonctionner, les entreprises en ont besoin pour fonctionner. Il est très compliqué de couper le réseau sans se ruiner au passage. Les militants sauront contourner ces mesures.
L'ayatollah Khamenei a pris la parole en public la semaine dernière, sans dire un mot sur les manifestations. Est-il possible de connaître sa stratégie ?
Khamenei est un très vieil homme [83 ans], personne ne sait ce qu'il pense vraiment. Quand vous évitez de parler d'un sujet, vous laissez entendre qu'il n'existe pas ou qu'il n'a aucune importance. Cette stratégie peut-elle fonctionner ? Cela reste à voir. L'Iran, comme de nombreuses sociétés du Moyen-Orient, est de plus en plus jeune, et les jeunes en ont assez. Depuis dix ans, on parle d'une génération brûlée, les jeunes pensent n'avoir aucun avenir. Eviter d'évoquer ces problèmes ne rend pas populaire, cela semble être une stratégie très stupide.
Doit-on craindre une répression encore plus brutale ?
Vont-ils tuer plus de gens ? Bien sûr. La violence va s'accroître. Mais des histoires circulent déjà de soldats et de policiers qui tentent d'arrêter une telle violence de la part des Pasdarans [les Gardiens de la révolution, sous le commandement direct du guide suprême]. Même certains éléments du régime estiment que celui-ci va trop loin et il existe une lutte constante au sein même de la République islamique. La répression n'empêche pas les gens d'avoir une opinion politique et de réclamer des droits. Je ne suis pas persuadée que davantage de violence arrêtera ce mouvement.
Mais le soutien populaire reste-t-il important pour le régime iranien ?
Toute la raison d'être de la République islamique est fondée sur ces piliers : l'islam chiite et l'autosuffisance, mais aussi le mandat populaire donné par la révolution de 1979. Perdre ce soutien populaire, d'une manière aussi publique, est très dangereux pour le régime.
