Theodore Roosevelt n'a peut-être pas, comme son son cousin éloigné Franklin D. Roosevelt, une station de métro parisien à son nom. Mais il a mieux : un portrait de lui grand format, sculpté sur 18 mètres de hauteur dans la roche calcaire du mont Rushmore (Dakota du Sud). "Teddy" - c'est son surnom - y trône à côté des présidents les plus marquants de l'histoire : les "Pères fondateurs" George Washington (premier président des Etats-Unis), Thomas Jefferson (3e) et l'abolitionniste Abraham Lincoln (16e).
Dans un autre registre, le 26e président des Etats-Unis (1901-1909) a donné son nom au "Teddy Bear", autrement dit l'ours en peluche, ainsi baptisé à l'initiative d'un industriel du jouet, qui voulait rendre hommage à ce chasseur ayant, un jour, épargné des ours bruns placés dans sa ligne de mire par des collaborateurs zélés. Bref, dans la culture populaire, "TR" supplante "FDR".
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Est-ce étonnant ? S'il reste méconnu en France, Theodore Roosevelt a profondément marqué son époque, à la fois par son action et par son tempérament hors norme. Conservateur et réformateur, écologiste et chasseur, impérialiste, aventurier (il faillit mourir lors d'une expédition privée en Amazonie), sportif confirmé (il pratiquait la boxe au sous-sol de la Maison-Blanche), "Teddy" fut aussi un orateur de génie et un visionnaire politique. "C'est lui qui a inventé la présidence moderne telle que nous la concevons aujourd'hui, résume, admiratif, le politologue Sidney Milkis, de l'université de Virginie. Avant lui, explique-t-il, le Congrès et les 50 Etats américains étaient les instances qui comptaient le plus aux Etats-Unis. Sous "TR", la Maison-Blanche est devenue l'épicentre de la politique", ajoute l'auteur de Theodore Roosevelt, the Progressive Party and the Transformation of American Democracy (2009, non traduit).
"Promu au rang de célébrité, Teddy devient le premier président people"
En huit ans, il publie plus de 1000 "executive orders" (décrets présidentiels), soit davantage que tous ses prédécesseurs réunis ! Et cela, dans des domaines variés : le salaire minimum, la libre concurrence, la protection de l'environnement, la délimitation des parcs nationaux (dont le Grand Canyon), la création d'agences de régulation, telles que la Food and Drug Administration, qui contrôle la commercialisation des aliments et médicaments. Aux commandes son pays au moment de la révolution industrielle, ce républicain anticonformiste perçoit les excès du capitalisme et se forge un destin de "progressiste" - une notion qui prend son essor avec lui.
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Ainsi, il promulgue les premières lois antitrust, défend les mineurs grévistes de Pennsylvanie (1902), qui obtiennent 10% d'augmentation de salaire, casse le "cartel des chemins de fer" dirigé par trois milliardaires (J. P. Morgan, James J. Hill, E. H. Harriman), dont les tarifs étaient excessifs. Issu de la grande bourgeoisie de New York, "Teddy" est vite considéré comme un "traître à sa classe". Mais "TR" tient bon sur son principe de "Square Deal" (accord équitable), qui servira de matrice au "New Deal" de "FDR".
Haut en couleur, il se distingue aussi par sa nature extravertie. "Promu au rang de célébrité grâce aux actualités cinématographiques, Teddy devient le premier président people, souligne Ray La Raja, politologue à l'université du Massachusetts. Il adore la presse et convoque les journalistes jusqu'à deux fois par jour." Du Trump avant Trump ? "Rien à voir, s'offusque La Raja. Roosevelt était un esprit fin qui lisait des tonnes de livres et en écrivait. Teddy ressemble plutôt à Winston Churchill."
Une similitude, toutefois, avec l'actuel locataire de la Maison-Blanche : "TR" était déjà une célébrité au moment d'accéder à la présidence. Secrétaire d'Etat adjoint à la Marine, il se forge une solide réputation de dur à cuire. Il s'engage dans la guerre hispano-américaine qui se déroule à Cuba, d'avril à août 1898, dans le Pacifique et les Caraïbes. Le colonel Roosevelt part à l'assaut de la colline de San Juan, à la tête des "Rough Riders" (cavaliers rugueux), un régiment de cavalerie composé de volontaires. Désastre pour l'Espagne, le conflit se solde par la perte de Cuba (indépendante en 1902), de Porto Rico, des Philippines et de l'île de Guam, qui passent sous contrôle américain.
"Diplomatie de la canonnière"
De retour chez lui, Roosevelt est élu gouverneur de l'Etat de New York (1898-1900). Puis il accède à la Maison-Blanche... par accident, après que McKinley, dont il est le vice président depuis peu, est assassiné par un anarchiste. Le 14 septembre 1901, à 42 ans, "TR" devient le plus jeune président de l'Histoire. Premier coup d'éclat : il invite à dîner en tête-à-tête, à la Maison-Blanche, l'intellectuel et écrivain afro-américain Booker T. Washington, s'attirant la haine des Blancs du Sud.
"Teddy n'était peut-être pas imperméable aux préjugés raciaux de son époque, décrypte Ray La Raja. Du moins, pressentait-il que les Etats-Unis devaient progresser en matière d'égalité raciale." Aussi, la récente décision de déboulonner sa statue équestre en bronze, située depuis 1939 devant le musée d'Histoire naturelle de New York, ne s'explique pas par un supposé racisme de l'ancien chef d'Etat. Mais la représentation d'un président à cheval flanqué d'un Indien et d'un Noir allant à pied heurte désormais la sensibilité de ceux qui y voient la domination du monde blanc sur le reste de l'humanité.
C'est au plan international que se juge le mieux Roosevelt, qui met en oeuvre la doctrine de Monroe (5e président), selon laquelle l'Amérique latine est "l'arrière-cour" des Etats-Unis. Le credo de "Teddy" tient en une formule : "Speak softly and carry a big stick" ("parler doucement et manier un gros bâton"). Dès qu'une révolte paysanne éclate dans une "république bananière" d'Amérique centrale, il envoie un navire au large des côtes afin de calmer les esprits. C'est la "diplomatie de la canonnière".
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En 1903, le président fait pression sur la Colombie afin que la province de Panama obtienne son indépendance. Après quoi, Washington relance le chantier du canal de Ferdinand de Lesseps, abandonné par les Français. Inauguré en 1914, le canal de Panama est resté sous contrôle américain jusqu'en 1999. Les Etats-Unis "négocient" aussi avec Cuba la "location à perpétuité" de la baie de Guantanamo : le bail court encore... L'hyperactif Roosevelt s'implique également dans la résolution du conflit russo-japonais (1905), ce qui lui vaut d'obtenir le prix Nobel de la Paix.
Fin stratège, Roosevelt a compris que la domination mondiale passait par la maîtrise des mers. En démultipliant le budget de la Marine, il transforme l'US Navy en invincible armada. Aujourd'hui encore, la flotte américaine est la seule à maîtriser les trois océans. "Avant Roosevelt, les Anglais considéraient les Etats-Unis comme un nain politique, explique Vincent Michelot, expert du sujet. Mais sous sa présidence, tout change : la première puissance industrielle devient un géant diplomatique." Le siècle de l'impérialisme américain peut alors commencer.
En bref
Date et lieu de naissance : 27 octobre 1858, New York
Date et lieu de décès : 6 janvier 1919, Oyster Bay (New York)
Religion : Eglise réformée néerlandaise
Etudes : Université de Harvard
Profession : Avocat, écrivain, explorateur
Parti politique : Républicain
Vice-président : Charles W. Fairbanks
Quelques dates
1898 : S'engage dans la guerre hispano-américaine, à Cuba, à la tête des "Rough Riders".
1898-1900 : Devient gouverneur de l'Etat de New York
1901 : Accède à la Maison-Blanche
1903 : Loue la baie de Guantanamo (Cuba) "à perpétuité"
1904: Relance le chantier du canal de Panama
1906 : Reçoit le prix Nobel de la Paix
1912 : Crée le Parti progressiste mais perd la présidentielle (de peu).
