Voici l'histoire de l'ascension météorique de Gerald Ford, "président par accident", le seul, parmi ses pairs, à avoir accédé à la fonction suprême sans l'avoir voulu. Son fabuleux destin commence le 10 octobre 1973 lorsque le vice-président, Spiro Agnew, accusé d'évasion fiscale du temps où il était gouverneur du Maryland, est contraint de démissionner. Pour le remplacer, Richard Nixon, réélu l'année précédente, choisit Gerald Ford, un homme politique chevronné et sympathique, représentant du Michigan au Congrès depuis vingt-cinq ans et leader du groupe républicain dans l'hémicycle, où tout le monde l'appelle "ce bon vieux Jerry".

Puis, le 8 août 1974, l'affaire du Watergate, du nom de l'immeuble où les bureaux du Parti démocrate ont été cambriolés pendant la campagne électorale de 1972 par une équipe liée à la Maison-Blanche, atteint son sommet dramatique : Richard Nixon annonce, à son tour, qu'il renoncera à sa charge dès le lendemain, à midi. Dans sa maison d'Alexandria, près de Washington, "Gerry" Ford, d'un calme à toute épreuve malgré la pression, regarde l'allocution présidentielle. Après quoi, il déclare à sa femme : "Bon, et si on allait se coucher?" Dans ses mémoires, Ford écrira: "A aucun moment de ma vie, que ce soit au Congrès, à la vice-présidence ou à la présidence, je n'ai senti que je n'étais pas préparé." Le lendemain, par cet extraordinaire concours de circonstances, Ford devient, à 61 ans, le 38e président des Etats-Unis. Le seul à n'avoir jamais été élu ni président ni vice-président !

"En graciant Nixon, Ford savait qu'il réduisait à néant ses chances de remporter l'élection suivante"

Lors de son discours inaugural, il joue profil bas : "Je suis parfaitement conscient que vous ne m'avez pas choisi par un vote." Puis il trouve les mots justes pour évoquer le Watergate : "Mes chers compatriotes, notre long cauchemar national est terminé. Notre Constitution fonctionne. Notre grande République est gouvernée par des lois, non par des hommes." Habile, Ford adopte le ton modeste des gens du Midwest et se présente - sans forcer sa nature - en personnage terre à terre. "Je suis une Ford, pas une Lincoln", plaisante-t-il quelques jours plus tard - une double allusion aux présidents et aux marques de voitures du même nom.

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"Gerry Ford a été un président faible dès le premier jour de sa présidence, estime le politologue Andrew J. Polsky. En effet, il est arrivé à un moment où les Américains se défiaient de leurs institutions, notamment de la Maison-Blanche. Or, justement, un mois après sa prestation de serment, il amnistie son prédécesseur. Même si, quelques jours plus tôt, il avait aussi amnistié les déserteurs de la guerre du Vietnam, les Américains étaient furieux, persuadés qu'un deal avait été passé entre Nixon et Ford." Aucun accord ne fut passé. Ford voulait simplement en finir avec le dossier du Watergate, qui abîmait chaque jour davantage l'image de l'Amérique.

Gerald Ford à la Une du magazine L'Express

Gerald Ford à la Une du magazine L'Express

© / L'Express

Aujourd'hui, avec le recul historique, l'amnistie de Gerald Ford est regardée comme une marque de courage politique. "Selon les historiens, elle a permis de sauver le régime constitutionnel et de préserver la stabilité du pays, souligne Vincent Michelot. De la part de Ford, ce fut, insiste ce spécialiste des Etats-Unis, un acte sacrificiel. Car, en graciant Nixon, Ford savait parfaitement qu'il réduisait à néant ses chances de remporter l'élection suivante." De fait, l'amnistie est considérée comme la principale raison de la défaite de Ford contre Jimmy Carter en 1976.

"Ce Parti républicain-là n'était ni populiste ni très inspiré par des valeurs religieuses du Sud."

Cette abnégation, qui témoigne d'une vraie force de caractère, s'explique peut-être par la trajectoire personnelle de "Gerry", aux antipodes de celle d'un fils à papa. Né en 1913 dans le Nebraska, le futur président porte d'abord le nom de Leslie King Jr, tout comme son géniteur, Leslie King Sr, une brute sociopathe qui bat sa femme, Dorothy, depuis leur nuit de noces. Parvenue à s'enfuir avec son bébé sous le bras, celle-ci se remarie bientôt à 1000 kilomètres de là, dans le Michigan, cette fois avec un marchand de couleurs autodidacte (sa scolarité n'a pas dépassé le collège) nommé Gerald Ford. Lorsque l'enfant a 2 ans, le beau-père l'adopte et lui donne son nom. Pour le petit Gerald, ce papa adoptif devient vite un modèle dont il tire une leçon de vie : "Plus on travaille, plus on est heureux." "Et j'ai travaillé comme un fou toute ma vie!", s'amusera "Ford le Bienheureux" dans ses mémoires.

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Après les années de lycée, le beau blond, qui séduit les filles et excelle au football américain, est à deux doigts de devenir pro. Finalement, il choisit le droit à l'université Yale, avant de s'engager en 1942 dans l'US Navy. L'officier Ford passe quatre ans dans le Pacifique, combattant à Okinawa, Wake, Taïwan ou encore aux Philippines.

De retour au pays, Ford est élu en 1948 à la Chambre des représentants. Apprécié dans sa circonscription du Michigan (région des Grands Lacs), il est réélu 13 fois avec plus de 60 % des voix. A Washington D.C., il mène une carrière de républicain modéré, pro-avortement, sensible à la question des discriminations raciales et adepte de la prudence fiscale.

"Il a été le dernier représentant du conservatisme républicain tel qu'il a émergé après la Seconde Guerre mondiale, reprend Michelot, et que l'on l'appelait le "conservatisme des chambres de commerce et des country clubs" (ou tout autre club existant à l'échelle municipale, par exemple, le Rotary). Car c'est là que se jouait la vie sociale et que s'échangeaient les idées." Et de préciser: "Ce Parti républicain-là n'était ni populiste ni très inspiré par des valeurs religieuses du Sud."

Il devient le premier président américain à perdre un conflit armé sur la scène internationale

Au pouvoir, le président assiste, impuissant, aux derniers soubresauts de la guerre du Vietnam. Le 30 avril 1975, lors de la chute de Saïgon, l'ambassade des Etats-Unis est évacuée par hélicoptère et le Sud-Vietnam tombe aux mains des communistes. En pleine guerre froide, Gerald Ford devient ainsi le premier président américain à perdre un conflit armé sur la scène internationale. Sur le plan intérieur, il perd également les guerres contre le chômage, la stagnation et l'inflation qui s'abattent sur le pays, dans la foulée du premier choc pétrolier.

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Comble de malchance, la présidence Ford correspond aussi au lancement de l'émission satirique Saturday Night Live sur NBC, en 1975, qui s'en donne à coeur joie contre ce président réputé pour ses lapsus et maladresses - il avait, par exemple, dégringolé l'escalier de l'Air Force One en sortant de l'appareil lors d'une visite d'Etat. Une décennie auparavant, déjà, le président Lyndon B. Johnson avait méchamment affirmé que Gerald Ford était incapable de marcher et de mâcher un chewing-gum en même temps. ("He can't walk and chew gum at the same time"). La phrase, injuste, est passée à la postérité. Mais, contrairement à Donald Trump, l'éphémère président Ford (deux ans, cinq mois et onze jours) ne s'est jamais offusqué des railleries à son endroit, toujours persuadé d'être né sous une bonne étoile et armé, jusqu'à sa mort, à 93 ans, d'une inébranlable confiance en lui.

En bref

Naissance : 14 juillet 1913, à Omaha (Nebraska)

Décès : 26 décembre 2006, à Rancho Mirage (Californie)

Religion : Eglise épiscopale

Profession : Avocat

Parti politique : Parti républicain

Surnom : Gerry (prononcer Jerry)

Vice-président : Nelson A. Rockefeller

Quelques dates

1942 : S'engage, au sein de l'US Navy, dans la guerre du Pacifique.

1948 : Elu à la Chambre des représentants. Préside le groupe parlementaire républicain à partir de 1965,

1972 : Cambriolage dans l'immeuble du Watergate, siège du Parti démocrate, à Washington D.C.

1974 : Le 9 août, remplace de Richard Nixon à la Maison-Blanche.

1975 : Chute de Saïgon et évacuation de l'ambassade américaine.

Juin 1975 : Ford reçoit L'Express à la Maison-Blanche.

Septembre 1975 : il évite deux tentatives d'assassinat déjouées par les services secrets.