Les anti-passe sont-ils les nouveaux gilets jaunes ? Pour le quatrième samedi consécutif de mobilisation, ce 7 août, 237 000 personnes étaient rassemblées dans les rues selon le ministère de l'Intérieur. Une foule hétéroclite soudée par la même indignation : la mise en place du passe sanitaire par le gouvernement. Plusieurs mois après les manifestations des ronds points, ce nouveau rendez-vous hebdomadaire rappelle, dans ses modes d'organisation et sa composition, les évènements de fin 2018.
Et l'on y retrouve les mêmes figures politiques, dont les fers de lance sont les souverainistes Florian Philippot et Nicolas Dupont-Aignan. "On trouve une continuité assez forte en termes de sensibilité politique et de profils du côté des anti-passe et des gilets jaunes, analyse le politologue, auteur de Nouvelle sociologie politique de la France, Christian Le Bart. Ce sont des mouvements qui s'opposent à l'Etat providence comme organe plus répressif que redistributif. Cela nous renvoie à une certaine droite et une certaine gauche : une ambivalence que l'on trouvait déjà dans le mouvement des gilets jaunes. A droite, il s'agit d'une mouvance traditionnellement hostile à l'Etat interventionniste, qui considère que l'Etat confisque, interdit et surveille, allant du Rassemblement national aux franges souverainistes de Florian Philippot et Nicolas Dupont-Aignan. Et à gauche, le tableau se complique, avec la présence d'une certaine gauche libertaire dénonçant le lien entre l'entrave des libertés individuelles et les politiques de redistribution."
"Il faudrait former une alliance souverainiste"
Et à quelques mois de l'élection présidentielle, les leaders politiques entendent bien occuper cet espace, qui représente un important vivier de voix. "Nous avons commencé les manifestations, bien seuls, le 24 octobre 2020, rappelle Florian Philippot. Nous avons initié le mouvement, c'est une évidence, et il a pris une ampleur considérable depuis le 12 juillet." L'ancien numéro 2 du Front national se présente désormais, avec son mouvement Les Patriotes, comme le principal opposant à la politique sanitaire du gouvernement, et assure que son discours infuse et trouve une traduction en termes d'engagement politique. "Notre mouvement a dépassé les 25 000 adhérents à jour de cotisation, et dépassera sûrement les 30 000 avant la fin août. Beaucoup de gens reviennent à la politique pour changer les choses, c'est une énergie qui doit désormais trouver une solution politique", estime l'ex-conseiller de Marine Le Pen.
Galvanisé par ce nouveau souffle, Florian Philippot espère créer les conditions d'une coalition souverainiste, qu'il appelle de ses voeux depuis plusieurs mois. "Je propose depuis des années de créer la maison commune des souverainistes, rappelle-t-il. Cette année, on s'est rapprochés, on se connaît mieux, on se fréquente, Nicolas Dupont-Aignan se joint à nous dans nos mobilisations... Il faudrait formaliser cette alliance." Comprendre : formaliser cette alliance autour de lui. Car s'il compte occuper la position du premier des anti-passe, Florian Philippot n'abandonne pas pour autant ses anciens combats, notamment le Frexit. "Je connecte le combat pour la liberté au combat pour la liberté de la France, c'est-à-dire sa souveraineté nationale, et donc le Frexit. Ce sont des sujets inséparables", tient à rappeler l'ancien eurodéputé.
"Il faut faire attention au caractère mouvant de ces mouvements"
Un discours qui ne trouve pas d'écho favorable chez Nicolas Dupont Aignan. "Je ne sais pas si je vois les conditions de la création d'un axe souverainiste : je pense qu'il y a un réveil du peuple français, qui s'incarnera à travers quelqu'un, mais je n'ai pas envie de transformer ce moment historique en une basse récupération politicienne, explique-t-il. Je comprends que certains aient envie de tirer la couverture, mais ce n'est pas à la hauteur de l'événement." Le leader de Debout la France voit dans les manifestants anti-passe sanitaire des "antisystèmes modérés", qui "rejettent surtout la personne d'Emmanuel Macron".
Ces leaders souverainistes sont-ils pour autant certains de récolter les fruits de cette stratégie les soirs de scrutin ? Pas si sûr. La transcription de cet engagement sur le terrain électoral est loin d'être acquise, soutient Christian Le Bart. "Cela participe d'une humeur anti-institutionnelle et d'un dégagisme qui nourrit l'électorat des extrêmes, estime le politologue. Mais cela peut nourrir des scenarii tout à fait inédits. Ce sont des mouvements sociaux, et même des mouvements d'humeur, il faut faire très attention à leur caractère mouvant. Rien ne dit qu'il s'agit d'un électorat captable par tel ou tel mouvement politique."
