Le scrutin des élections européennes a été faussé dans la commune de Saint-Pierre, à La Réunion, a révélé Mediapart mardi, vidéos des faits à l'appui. Selon le site d'investigation, 19 bulletins de vote ont été remplacés dans une urne d'un bureau de vote, le 26 mai 2019, par deux proches du maire Les Républicains (LR) Michel Fontaine, ancien sénateur condamné en appel en 2012 pour détournements de biens et favoritisme.

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Le but de l'opération? Favoriser les votes en faveur de la liste LR conduite par François-Xavier Bellamy, au détriment de celles du Rassemblement national (RN), de La France insoumise (LFI) et de La République en marche (LREM), détaille Mediapart.

Enquête ouverte

Le parquet de Saint-Pierre a annoncé mercredi avoir ouvert début juin une enquête préliminaire "pour les faits de modification des résultats d'un scrutin par acte frauduleux dans un bureau de vote". "Suite aux investigations diligentées, deux personnes ont été placées en garde à vue" ce mercredi, a précisé Caroline Calbot, la procureure de Saint-Pierre.

L'un des deux auteurs reconnaît d'ailleurs les faits auprès de Mediapart. "C'était la première fois, ça a été certainement une erreur de ma part", explique Jean-Luc Imare, un sympathisant LR. L'homme, qui assure qu'il n'avait pas reçu "de demande" en ce sens, est incapable d'expliquer les raisons de son geste. Son acolyte présumé, Hyacinthe Bovalo, dément lui toute implication. "Cela n'a jamais existé", affirme-t-il au journal en ligne.

Des "mauvais" bulletins à la poubelle

Dans les vidéos publiées par le site internet, filmées par une assesseuse présente et transmises à Mediapart par le biais d'un intermédiaire opposé au maire Michel Fontaine, on entend Jean-Luc Imare s'exclamer: "On ne peut pas en trouver [les bulletins de vote] un seul de bien là-dedans! Juste Marine Le Pen. La France insoumise aussi, il y en a". Pour le sympathisant LR, le "problème, c'est que les gens ne sont pas informés" et que "personne ne leur a dit pour qui il faut voter".

Il décide alors de jeter des "mauvais" bulletins - ceux qui ne sont pas LR - dans la poubelle d'une salle annexe du bureau de vote, situé dans une école. Il réintroduit ensuite des "bons" bulletins dans l'urne.

Témoin de ce bourrage d'urne, l'assesseuse qui filme explique à Mediapart avoir été victime d'une forme de chantage, visant à ce qu'elle taise cette manipulation en contrepartie d'une aide financière.

Un tel procédé a-t-il été utilisé dans d'autres bureaux? Non, assure Jean-Luc Imare. Mais une conversation en créole tenue avec d'autres assesseurs dans le bureau de vote, et captée par le téléphone de l'assesseuse qui filme, laisse entendre qu'il pourrait en être autrement.

"Il faudra voir ailleurs, là-haut, si on peut aussi faire quelque chose. [...] Avec Nicole*, de la mairie annexe, il faut que je l'appelle, que je lui passe un coup de fil et que je lui parle. [...] Il faudra convaincre Jean-Louis*. Il a peur, lui. Il n'est pas trop... Il faut le convaincre. Il ne parle pas trop...", dit ce dernier.

De possibles fraudes précédentes

À Saint-Pierre, le score de la liste de François-Xavier Bellamy a atteint des sommets inégalés dans l'île (18,37 % des votes contre 5,97% sur la totalité de l'île), avec un total de 3 603 voix exprimées, relève Mediapart. Plus d'un tiers des votes LR à La Réunion proviennent de la seule commune de Saint-Pierre, contre moins d'un quart lors des européennes de 2014. À l'inverse, le RN, LFI et LREM réalisent tous dans cette ville des scores inférieurs à leur moyenne sur l'île, note encore le site d'investigation.

Et ce procédé de fraude ne serait pas neuf: pour les municipales de 2014, la même assesseuse affirme déjà avoir été témoin de falsification de signatures. "On m'a dit : 'Je viens de faire 30 enveloppes, signe trente signatures dans le cahier d'émargement.'" Une autre assesseuse, également interrogée par le site internet, assure elle aussi avoir imité des signatures sur les registres des municipales.

Le maire Michel Fontaine n'a pas souhaité répondre aux questions de Mediapart. Son directeur de cabinet s'est contenté de déclarer qu'il "ne commente[ait] pas des ragots".

* Les prénoms ont été modifiés dans l'article de Mediapart