Ce n'est pas tous les jours qu'on a l'idée de défendre le projet d'une nouvelle constitution dans le magazine érotique Lui. Il faut s'appeler Michel Houellebecq - et il le fit en 2014. Ce mardi, c'est, plus classiquement, dans Le Figaro que l'écrivain s'exprime pour s'opposer à l'euthanasie : "Une civilisation qui la légalise perd tout droit au respect." Ses expressions publiques sont exceptionnelles, mais ce sujet-là lui tient à coeur, l'un des rares à justifier qu'il sorte du bois.

C'est une drôle d'histoire que celle qui s'est tissée entre Michel Houellebecq et la politique. En 2019, il fait l'éloge d'une espèce peu commune, celle des "catholiques non chrétiens", citant au passage Eric Zemmour, "l'avatar contemporain le plus intéressant". Il est alors intrigué par le polémiste, qu'il va rencontrer au cours d'un repas. Il le voyait comme un personnage de roman, il va surtout l'entendre et sa bavardise ne l'enchantera pas.

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Houellebecq compte quelques fans au gouvernement, surtout un d'ailleurs, un collègue si l'on peut dire : Bruno Le Maire, qui se veut autant écrivain que ministre (et réciproquement). "Je ne suis pas toujours d'accord avec lui, mais chacune de nos conversations m'ouvre une trouée lumineuse vers quelque chose d'inattendu, disait le locataire de Bercy en février dans Elle. J'admire sa capacité à exercer un regard décalé."

A Bercy, il s'endort sur le canapé de Macron

Il est un responsable politique avec qui les relations de Michel Houellebecq sont singulières, c'est Emmanuel Macron. Drôle d'endroit pour une rencontre : ils se découvrent en 2016 lors d'un entretien pour la revue Les Inrocks, où ils échangent sur le thème de la participation démocratique. "Je suis pour le référendum d'initiative populaire comme unique moyen de changer les lois. Mais cela ne s'arrête pas là : la population devrait également voter le budget", lance Michel Houellebecq, qui ajoute : "J'ai l'impression d'être transgressif sans le vouloir." "J'ai le même problème", répond Emmanuel Macron. Le premier dira ensuite du second : "Il est bizarre. Quand je suis arrivé, il m'a sauté dessus et m'a embrassé." S'en suivra un peu après un dîner dans les appartements de Bercy, où le vin coulera à flots, au point que l'écrivain s'endormira sur le canapé...

De la campagne présidentielle de 2017, Michel Houellebecq tire un constat, un soir sur France 2 : "Faut quand même dire que c'était palpitant. Mieux que la série Borgen ! Mais le résultat est désespérant." Il avoue : "Je fais partie de l'élite mondialisée. (...) À Paris, Le Pen n'existe pas." Il s'abstient aux deux tours du scrutin : "Je ne crois pas au vote idéologique. Je crois au vote de classe. (...) Que je le veuille ou non, je fais partie de la France qui vote Macron parce que je suis trop riche pour voter Le Pen ou Mélenchon. Et comme je ne suis pas un héritier, je n'appartiens pas à la classe qui vote Fillon." Il juge aussi la campagne du futur chef de l'Etat en ces termes : "Une thérapie de groupe pour convertir à l'optimisme." Pas exactement le genre de beauté de Houellebecq.

Chirac ? "C'est quand même un gros con"

La meilleure scène reste à venir. Elle se déroule le 18 avril 2019, à l'Elysée. Le président de la République décore l'écrivain de la Légion d'honneur. Celui qui a dit un jour, lors d'une soirée organisée par Valeurs actuelles, de Jacques Chirac "C'est quand même un gros con" en a accepté le principe, lui qui n'a jamais eu droit à pareil honneur en France.

Assistent à la cérémonie Nicolas Sarkozy et Bruno Le Maire, Frédéric Beigbeder et Alain Finkielkraut. Le président fait son miel de la situation : "Vous êtes viscéralement antieuropéen, je suis le plus européen des présidents français. On vous accuse d'être réactionnaire, misogyne, islamophobe ; tandis que je me bats pour le progressisme, les droits des femmes et le refus des discriminations." Macron poursuit : "Vous êtes un romantique perdu dans un monde qui est devenu matérialiste. (...) Vous avez réinventé le roman français."

Macron et Houellebecq : on pense à Mitterrand et d'Ormesson et on se souvient de cet épisode si français, le 17 mai 1995. Toutes les télévisions retransmettent en direct l'arrivée des invités pour la cérémonie de passation des pouvoirs à l'Elysée où Jacques Chirac va être intronisé. Loin des caméras, au premier étage du palais, deux hommes discutent, pendant près de deux heures, de Dieu et autres vicissitudes : François Mitterrand et Jean d'Ormesson, que tout pourrait opposer, que beaucoup pourrait rapprocher.