L'objet est agréable. Avec sa couverture cartonnée, son grammage, sa tranchefile et son signet, il offre un confort de lecture inégalable. Et ça tombe bien, car il va vous accompagner longtemps, ce livre de 736 pages. Annoncé plusieurs mois avant sa sortie, le 7 janvier, le huitième roman de Michel Houellebecq fait, comme à l'accoutumée, figure d'événement. Trois ans après Sérotonine, qui a pulvérisé l'hiver 2019 avec ses quelque 450 000 exemplaires vendus, anéantir (Flammarion, 26 ¤) - c'est son titre, sans majuscule - a bénéficié d'un lancement plus sophistiqué et mystérieux que jamais : édition luxueuse, omerta sur son contenu, quatrième de couverture toute vierge, pas un mot à la presse, office spécial, premier tirage spectaculaire (300 000 exemplaires)...

Un Machiavel qui multiplie les fronts et les fausses pistes

Nul doute, "le plus important écrivain français depuis Camus", selon Random House, bénéficie d'un traitement royal. Même l'Allemagne, l'Italie et la Grèce s'y sont mis. Comme nous le confie la directrice des droits étrangers de Flammarion Florence Giry, eux aussi publieront anéantir en ce début de mois de janvier. Tout ça pour... ? Un très, très bon livre. Ils sont rares les écrivains qui, à l'instar de Michel Houellebecq, réussissent à lier aussi parfaitement l'intime et le collectif, le caustique et le sérieux, le narratif et le suspense, l'éphémère et l'intemporel, l'espoir et la détresse. Bref, l'ermite du XIIIème arrondissement de Paris ne se moque pas du monde. Même s'il s'amuse, entre les lignes, de son statut d'expert en déclinologie et prend à rebours le lecteur pour mieux le déstabiliser. C'est qu'il a le temps, ce Machiavel, de multiplier les fronts (informatiques, amoureux, familiaux, électoraux, médicaux...) et les fausses pistes au fil de son récit au long cours.

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Ainsi de Paul Raison, le héros principal d'anéantir. Houellebecq en a fait l'archétype de son mâle occidental désabusé. Conseiller confident du polytechnicien Bruno Juge, le super ministre de l'Economie qui a relevé avec brio le défi industriel de la France, Paul, énarque d'à peine 50 ans, est en plein marasme personnel. Son mariage avec Prudence, fonctionnaire du Trésor devenue végane, est en déliquescence, et sa libido au point mort depuis près de dix ans. Et voilà que son père, un ancien de la DGSI retraité dans le Beaujolais, vient d'être victime d'un infarctus cérébral. Paul file à Lyon, y retrouve bientôt sa soeur, Cécile, une catho du genre mystique, puis son frère, le falot Aurélien, restaurateur d'oeuvres d'art dominé par sa harpie de femme - une journaliste, que Houellebecq se fait un malin plaisir d'éreinter, comme tous ses pairs "avec leur habituel goût pour l'approximation".

Dans quelle sphère surgira l'anéantissement ?

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La famille vacille, et le pays (voire le monde) tremble. D'inquiétantes vidéos circulent en effet sur la Toile. Messages cryptés, fausse décapitation (de Bruno Juge), véritables torpillages de porte-conteneurs, destruction d'une banque de sperme... Les services secrets sont sur les dents, incapables de mettre la main sur les terroristes, qu'ils soient de l'ultra gauche ou intégristes. Résultat, le lecteur s'inquiète d'autant qu'en cette fin 2026, tandis que Michel Drucker a fini par décrocher et que Cyril Hanouna "a explosé en plein vol", le président (on reconnaît facilement Emmanuel Macron) achève son second mandat. Ne pouvant se représenter, il lui faut choisir un candidat, qui s'effacera gentiment devant lui dans cinq ans. Alors qui de Bruno Juge, compétent mais peu populaire, ou de Benjamin Sarfati, animateur de TF1 guère politique mais plein d'empathie (et cornaqué par une pétaradante pro de la com) ? Qui pour affronter le très jeune représentant du Rassemblement national ?

Bizarrement, pour Paul et ses "frères" au coeur mort (Bruno, Aurélien), tout s'améliore, soudain. L'amour revient, et avec lui la douceur et la sexualité, tandis que l'exfiltration du père d'un horrible Ehpad est couronnée de succès. On se prend à rêver... mais on se réveille, on se souvient du titre, anéantir, et de son auteur, peu porté sur les happy ends. Dans quelle sphère surgira l'anéantissement ? Sera-t-il collectif ou privé ? Pas question ici de divulgâcher. Suffit de rappeler que, chez Houellebecq, le bonheur est plus qu'éphémère...