C'est pour tout responsable public le plus délicat des sujets : la confiance. Un proche d'Emmanuel Macron le reconnaît sans détour : "Le vaccin, finalement, c'est comme la participation à une élection, cela pose la question de l'adhésion démocratique." La confiance, donc, alors que les épisodes successifs des masques puis des tests ont marqué les esprits. La confiance, alors que certaines déclarations publiques au sommet de l'Etat ont ajouté de la confusion au doute. Entre les enjeux industriels et les contraintes sanitaires, l'exécutif marche sur un fil. Avec la menace d'une crise politique qui pèse désormais sur lui.

Car c'est une incroyable erreur d'appréciation qui a été commise au démarrage de la campagne de vaccination. En décembre, le gouvernement n'avait qu'une idée en tête : commencer les injections en même temps que les autres pays européens. Un premier coup de com' symbolique, avant une accélération mi-janvier, expliquait-on alors à Matignon. "Les pouvoirs publics n'ont pas anticipé que ce ne serait pas uniquement le lancement de la campagne qui serait scruté, mais aussi le nombre de personnes vaccinées", se désole Jacques Battistoni, le président du syndicat de généralistes MG France. Et la comparaison avec le reste de l'Europe est cruelle, provoquant la colère d'Emmanuel Macron... presque contre lui-même, la stratégie retenue ayant été validée au plus haut niveau.

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L'intention, au départ, paraissait bonne : il s'agissait de suivre les recommandations de la Haute Autorité de santé. Contraints par un nombre de vaccins limité, ses experts ont procédé selon deux principes. D'abord, protéger en priorité les plus fragiles et les plus exposés, donc les résidents des Ehpad. Ensuite, tirer les leçons de l'échec de la campagne contre la grippe H1N1, attribué de l'avis général aux "vaccinodromes". Mais le contexte n'est plus le même (la pandémie grippale avait fait pschitt !, quand le Covid tue massivement), et la vaccination en Ehpad est objectivement complexe à organiser. Et c'est ainsi que les bonnes intentions ont conduit à l'enfer : un ministre de la Santé obligé de se contredire à quelques jours d'intervalle, et un Etat renvoyé à sa propre impuissance.

Il faudra utiliser toutes les solutions possibles

Un grand coup d'accélérateur a donc été décrété. Pour cela, le gouvernement disposait en réalité d'une seule option, compte tenu du faible nombre de doses disponibles et de l'impréparation de la campagne grand public : vacciner sans délai les professionnels de santé de plus de 50 ans (une mesure préconisée par le comité Vaccin Covid-19 en... juillet !), auxquels les pompiers et les aides à domicile ont été ajoutés. Dans les Ehpad, en revanche, difficile d'aller plus vite : c'est surtout à partir de la mi-janvier que l'on y vaccinera massivement, comme prévu. Pour les 5 millions de Français de plus de 75 ans, le gouvernement promet désormais que la vaccination pourra démarrer fin janvier, de 500 à 600 centres de vaccination devant ouvrir d'ici là. Ensuite, elle sera élargie au plus de 65 ans. "Il faudra utiliser toutes les solutions possibles, médecins généralistes bien sûr, mais aussi maisons médicales, centres de vaccination, voire plus tard les pharmaciens, même si ce point n'est pas encore arbitré", indique le Pr Alain Fischer, président du conseil d'orientation de la stratégie vaccinale, tout en précisant que la réflexion devra tenir compte des caractéristiques des vaccins disponibles. Avec celui de Pfizer-BioNTech, les contraintes sont telles qu'il est en effet impensable de passer par les cabinets médicaux, contrairement à ce qui était envisagé initialement. L'arrivée prochaine de celui de Moderna ne changera pas radicalement la donne : "Il n'a pas été acheté en grande quantité, et les livraisons se feront au fil de l'eau", confirme le Pr Fischer.

La question de la disponibilité des vaccins sera un enjeu important cette année

Il faudra donc s'armer de patience - "jusqu'à l'été, voire l'automne", estime le président du conseil scientifique Jean-François Delfraissy - avant que les vaccins ne ralentissent vraiment l'épidémie. Et dans les pays les moins fortunés, ces délais seront plus longs encore. Protéger la planète demandera de fabriquer, distribuer et injecter de 10 à 15 milliards de doses - du jamais-vu. "Nous sommes en bien meilleure posture que l'an dernier, mais nous avons encore de nombreux défis devant nous, et il faut s'attendre à des secousses sur la route", avertit Thomas Cueni, directeur général de l'IFPMA, la fédération internationale de l'industrie du médicament.

Tous les regards sont tournés vers le laboratoire Astrazeneca

En Europe, les pouvoirs publics ont les yeux rivés sur les essais cliniques encore en cours des autres candidats vaccins pour lesquels des précommandes ont été passées par la Commission de Bruxelles pour le compte des Etats membres. De leurs résultats dépendra l'obtention des 200 millions de doses attendues par la France en 2021. Car, à ce stade, les seuls vaccins que nous sommes sûrs de recevoir sont ceux de Pfizer-BioNTech et de Moderna, à hauteur de 23,3 millions de doses d'ici au 1er juillet selon le ministère de la Santé. "La question de la disponibilité des vaccins sera un enjeu important cette année", confirme Marie-Paule Kieny, présidente du comité Vaccin Covid-19. Les déboires de Sanofi, dont le vaccin arrivera finalement au mieux en fin d'année, montrent à quel point rien n'est acquis.

Aujourd'hui, tous les regards sont tournés vers AstraZeneca, sans lequel il sera difficile d'élargir la campagne à court terme. Beaucoup comptaient sur l'arrivée rapide de son produit, mais il a fallu déchanter. "Les données de la première étude de phase III parue fin novembre étaient prometteuses mais confuses. Un autre essai est en cours aux Etats-Unis, et la FDA émettra sûrement un avis après avoir pris connaissance de ses résultats", relève Marie-Paule Kieny. Si le régulateur britannique l'a autorisé, l'Agence européenne du médicament a déjà indiqué qu'elle n'irait pas aussi vite.

Les résultats de l'américain Johnson & Johnson en sont d'autant plus attendus. Deux essais à large échelle sont en cours. Le plus avancé teste une administration en une seule dose, et doit se terminer bientôt. "Si cela fonctionne, nous pourrions avoir un enregistrement rapide, mais si deux doses se révèlent nécessaires, l'autorisation potentielle n'arriverait qu'au deuxième trimestre", précise Marie-Paule Kieny. Les essais de phase III menés par la biotech américaine Novavax ainsi que ceux de la société allemande CureVac devraient s'achever d'ici à la fin du premier trimestre, sanctionnés le cas échéant par une autorisation de mise sur le marché quelques semaines plus tard.

Une stratégie amenée à évoluer en fonction des données de la science

Ces annonces vont donc tenir l'Europe en haleine au cours des prochains mois. D'autant qu'en cas d'échec de l'un de ces laboratoires il sera difficile de compenser avec des doses supplémentaires des premiers vaccins validés. L'Union européenne a levé une option d'achat de 100 millions de vaccins de plus auprès de Pfizer, soit 15 millions supplémentaires pour la France. Mais les usines tournent déjà à plein régime, et le groupe cherche actuellement à augmenter ses capacités de production. "De son côté, Moderna a été très clair : aucune commande supplémentaire ne pourra être honorée avant la fin de l'année", rapporte Marie-Paule Kieny. Ces incertitudes sur les approvisionnements provoquent déjà une crise politique en Allemagne...

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Sans compter que les stratégies vaccinales évolueront encore sans doute, en fonction des avancées scientifiques. Nombre de questions essentielles demeurent en effet sans réponse : impact des vaccins sur la transmission du virus, durée de protection, effets secondaires... "Personne ne s'attendait par exemple à l'apparition de chocs anaphylactiques. Ils ont été bien gérés jusqu'ici, mais nous devons encore comprendre comment ils s'expliquent et quelle pourrait être leur fréquence", développe Marie-Paule Kieny. L'impact de la mutation découverte au Royaume-Uni sur l'efficacité des vaccins reste aussi à évaluer. "Quand davantage de vaccins arriveront, il y aura aussi des enjeux quant à l'utilisation préférentielle de tel ou tel produit. Car la durée de la protection, la capacité à empêcher l'infection et l'efficacité chez les personnes âgées seront certainement variables selon les produits", souligne le Pr Odile Launay, qui dirige la plateforme française d'essais cliniques Covireivac, et va étudier plus finement les réponses générées par les différents vaccins.

La question essentielle - les Français voudront-ils se faire vacciner ? - paraît presque passée au second plan pour le moment. Au contraire, certains s'attendent même à ce que les tensions sur les approvisionnements provoquent un rush inattendu, comme pour les vaccins contre la grippe à l'automne : "La prochaine crise politique viendra des Français qui souhaitent se protéger et se rendent compte qu'ils ne le peuvent pas", prédit le Pr Philippe Juvin, chef du service des urgences de l'hôpital Georges-Pompidou à Paris, et élu Républicain. Ce serait alors l'électorat macroniste qui ferait entendre sa colère...