"Il y a des gens qui sont sur la réserve dans cette salle. Tout doit être mis sur la table." Ce mercredi 10 novembre, Xavier Bertrand montre patte blanche devant près de 200 militants et sympathisants réunis à Compiègne (Oise). Pendant plus de 10 minutes, le candidat revient sur son départ des Républicains en 2017 et sa participation au Congrès LR. Il le sait : la rupture avec son parti a laissé des traces. Et pourrait lui coûter cher le 4 décembre face à Michel Barnier, héraut autoproclamé de la loyauté.

Le patron des Hauts-de-France se plie à cet exercice de justification en début de chaque réunion publique. Les arguments sont rodés, la droite a son Sisyphe. Xavier Bertrand assure avoir quitté LR pour dénoncer le manque de "clarté" de certains dirigeants face à la menace Le Pen lors de la dernière présidentielle. Il n'a créé aucun parti politique et n'a "jamais trahi pour rejoindre les rives de la macronie". Sa majorité régionale, essentiellement LR, est exhibée en trophée de fidélité.

"Il y a des moments où il faut prendre des risques"

L'homme participe au congrès, après s'être opposé à la tenue d'une primaire. "Certains peuvent se dire : Il a changé d'avis, oui ou non ?", admet-il. Sa réponse est négative. Xavier Bertrand distingue primaire et Congrès - "Dans une primaire, on ne sait pas qui vote, je préfère que cela reste en famille" - et se pose en rassembleur. En ne faisant pas cavalier seul, il aurait sauvé la droite du suicide. Le récit est naturellement orienté. Le Congrès a tout d'une primaire fermée et son départ de LR n'était pas sans ambiguïté. "Il est parti sept mois après la présidentielle, ulcéré que Wauquiez ait conquis le parti", raille un cadre LR.

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Ainsi va la nouvelle vie de Xavier Bertrand. Le jeune adhérent LR joue son destin national dans un scrutin militant. A la fin de l'été, il confiait à un dirigeant du parti : "Pour moi, c'est maintenant ou jamais." Plus de 120 000 militants trancheront en décembre cette question existentielle. Autant miser toute sa fortune au casino du coin. La campagne souterraine du Congrès tient plus d'une élection à la présidence de LR qu'à la magistrature suprême.

Etrange contraste. "Il peut être battu dans ce cercle militant alors qu'il a plusieurs points d'avance dans les sondages sur ses concurrents. C'est un paradoxe absolu", confie un proche du candidat. L'intéressé assume : "Je suis beaucoup moins rond que j'en ai l'air. Il y a des moments où il faut prendre des risques. Si c'était facile, ce ne serait pas une élection présidentielle." Lors des dernières régionales, ne s'était-il pas déjà engagé à quitter la politique en cas de défaite ?

"Il est souple et tenace"

Le printemps 2021 semble loin. A l'époque, le candidat refusait toute méthode de départage au nom d'une "conception gaullienne de l'élection présidentielle". Sa rencontre avec les Français ne devait s'encombrer d'aucun intermédiaire. Les sondages devaient faire plier ses rivaux. Mais en politique, nécessité fait loi. Un soutien l'admet : Xavier Bertrand n'avait "pas d'autre choix" que de se soumettre au Congrès face à l'intransigeance de Valérie Pécresse et Michel Barnier.

L'ancien assureur s'est vite adapté à cette nouvelle campagne. "Il a tenu un discours de hauteur pendant des mois et fait désormais le tour des fédérations. Il est souple et tenace", observe un stratège LR. Il devrait avoir tenu près de 60 réunions publiques d'ici le scrutin. Ses équipes revendiquent une moyenne de 200 participants par meeting.

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Le rythme, infernal, ne lui permettra de rencontrer qu'une minorité des militants. Lors des réunions, il se montre offensif et dynamique. Un adversaire politique le concède : "Bertrand gagne du terrain dans les réunions, il connaît la musique militante. C'est l'inverse de Barnier, qui part de haut mais perd du terrain." Le candidat a dirigé l'UMP entre 2008 et 2010. Il répète en meeting qu'il était surnommé le "secrétaire général des militants à Paris". Jouer sur une fibre populaire est toujours efficace. "Le fil s'est naturellement renoué avec les adhérents", se réjouit son porte-parole Pierre-Henri Dumont. Xavier Bertrand assure que son départ de LR n'a suscité que trois questions lors des réunions publiques. Signe, selon lui, que l'épisode est digéré.

Une autre campagne

La campagne a changé de nature. Xavier Bertrand jure ne pas avoir dévoilé la moitié de son programme. S'il compte formuler de nouvelles propositions d'ici au 4 décembre, le rythme des annonces a ralenti. Priorité est donnée à la compétition interne. "Il y a une forme de pause dans la campagne, confie un membre de sa garde rapprochée. On doit courber l'échine au niveau national jusqu'à décembre et mettre un coup d'accélérateur après le congrès. Quand il fait un discours thématique, c'est désormais celui d'un candidat au congrès LR et pas celui d'un candidat hors des partis. Cela a forcément moins d'écho médiatique."

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Lors des réunions, Xavier Bertrand déroule son triptyque "autorité-travail-territoires". Il met l'accent sur les thématiques régaliennes - majorité pénale à 15 ans, quotas migratoires, peines minimales pour les agresseurs de policiers - mais ne s'y limite pas. Il insiste sur la revalorisation du travail ou une nouvelle organisation territoriale. Manière de ne pas se laisser enfermer par ce vote interne. "Une primaire, c'est la foire aux idées à la con, lâche un proche. Mais Xavier est en mesure d'aller au second tour de la présidentielle, on est comptable de ce que l'on raconte. Il est le moins caricatural à droite."

L'argument du vote utile

La frontière demeure poreuse entre cette course interne et la campagne nationale. En tête des sondages, Xavier Bertrand veut générer un réflexe de vote utile chez les militants. "Si je perds ce congrès, M. Macron sera réélu", lance-t-il à Compiègne. Moi ou la défaite : l'argument est utilisé avec parcimonie par le candidat - un futur président ne saurait avoir le nez dans les sondages - mais beaucoup plus par ses équipes.

Les soutiens du candidat relaient sur les réseaux sociaux les enquêtes d'opinion. La rhétorique flirte avec l'argument d'autorité, agace les autres équipes, mais pourrait influencer certains indécis. "Je sens monter le vote utile", confiait fin octobre un dirigeant LR. Un cadre se montre plus sceptique : "Il n'est jamais donné au second tour. Le vote utile n'existe pas à droite aujourd'hui." La réponse à cette interrogation sera connue le 4 décembre. D'ici là, Xavier Bertrand poursuit sa campagne souterraine au pas de course. Et espère passer de l'ombre à la lumière dans trois semaines.