L'Ile-de-France est au bord du précipice. Jean Castex a préparé les esprits mardi sur BFMTV à de nouvelles mesures de freinage dans la région capitale, frappée par une explosion épidémique. "Il me semble que le moment est venu pour envisager des dispositions pour la région francilienne", a déclaré le Premier ministre sans donner de précisions sur la nature de ces restrictions.

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L'annonce de nouvelles mesures devrait rassurer certains. Depuis plusieurs jours, des élus du Pas-de-Calais et des Alpes-Maritimes - territoires visés par un confinement partiel - s'étonnent du traitement de l'Ile-de-France. À l'image du président de la région Paca Renaud Muselier, ils fustigent une "injustice", tant la situation sanitaire de ces régions est proche. "Les Niçois ne peuvent pas comprendre qu'il y ait cette décision ici et qu'il n'y ait pas une décision a minima aussi ferme en Ile-de-France", assurait Christian Estrosi le 12 mars sur France Bleu, au sujet du confinement le week-end. Le maire LR de Nice revient pour L'Express sur cette stratégie territoriale, ainsi que sur les derniers épisodes de la crise.

L'Express : Jean Castex a annoncé mardi que le "moment est venu pour envisager des dispositions pour la région francilienne". Comprenez-vous la prudence du gouvernement à recourir au confinement ?

Christian Estrosi : Je comprends cette difficulté. Un chef d'Etat assume plusieurs responsabilités : il doit protéger la santé de ses concitoyens, mais aussi prendre en compte les conséquences sociales et économiques d'une décision de confiner. La protection se joue à trois niveaux. L'Ile-de-France est un moteur essentiel pour notre pays. Je ne veux pas jeter la pierre au gouvernement. Cette situation est très complexe à gérer.

On voit aujourd'hui que le président et le Premier ministre sont sur le point de prendre des dispositions plus contraignantes. Je peux comprendre qu'ils aient longtemps compté sur la campagne de vaccination pour passer à travers les gouttes. Entre temps, le variant britannique est arrivé et la donne a changé. La nature des décisions ne peut être la même. Ne soyons pas donneurs de leçons.

Vous affirmiez le 12 décembre que Nice servait "d'arbre pour cacher la forêt parisienne et d'Ile-de-France." Vous vous étonniez d'une différence de traitement entre Nice et la région capitale, qui a dépassé lundi un taux d'incidence de 400...

Je suis entièrement favorable à la stratégie territorialisée déployée par le gouvernement pour combattre le Covid. En tant que maire de Nice, je n'ai par ailleurs aucune intention de jouer le match Nice contre Paris sur le terrain de l'épidémie.

Mais nos concitoyens manquent de lisibilité sur les décisions prises par le gouvernement. C'est un problème, alors qu'il existe une angoisse et une anxiété considérable dans la population. Il est urgent de donner une lisibilité aux Français pour qu'ils ne passent pas leur temps à douter de tout et se laissent entraîner dans de dangereuses théories complotistes.

Il devenait difficile pour les Niçois de comprendre les choix du gouvernement ?

La situation à Paris, je le regrette, semble beaucoup plus grave qu'à Nice. Mes concitoyens ont le sentiment qu'on n'utilise pas les mêmes modes de calcul partout. Or, ils se dépistent à raison de 5250 pour 100 000 habitants. Nous étions à une incidence de 700 quand le confinement a été instauré le week-end sur le littoral des Alpes-Maritimes. On est tombé à 400 avec le même chiffre de dépistage. A Paris, le taux d'incidence est de 400 et on se dépiste à raison de 2500 pour 100 000 habitants. Il y a donc deux fois moins de dépistages. Le taux réel d'incidence est de 700 à 800 à Paris, sur la base d'un nombre identique de dépistages.

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Par ailleurs, nous avons un taux de vaccination supérieur à l'Ile-de-France grâce à une logistique et un partenariat de grande qualité avec le gouvernement. Nous en sommes à 63 000 vaccinations sur une plateforme de 49 communes de la métropole de Nice, qui a 115 000 inscrits. Certains parlent de justice au sujet de la territorialisation. Mais la justice consiste à être protégé. Ce qui est injuste pour les Parisiens, c'est qu'ils ne sont pas aussi protégés que les Niçois. L'injustice n'est pas pour les Niçois.

Estimez-vous que les critères déclenchant des restrictions locales ne sont pas assez clairs ?

Les critères n'apparaissent pas aux yeux de nos concitoyens de la France entière comme des critères identiques pour tous. Le gouvernement a besoin de donner de la lisibilité. Les critères objectifs sont : niveau de vaccination, occupation des lits et nombre de dépistages. Il faudrait s'appuyer sur ces critères clairs pour prendre des décisions. Si on veut que la parole publique retrouve de la valeur, il faut donner de la visibilité.

Face à la menace de reconfinement, la tentation est forte de refaire le film. Fallait-il confiner en janvier, comme le demandaient de nombreux scientifiques ?

Il fallait instaurer un confinement de trois semaines en fin d'année dernière. Je l'avais demandé. J'avais dit qu'il ne fallait pas rouvrir l'aéroport international de Nice à tous les vents. Que s'est-il passé ? On a laissé passer l'aéroport de Nice de 20 vols par jour au 20 décembre à 120 vols, avec une clientèle anglo-saxonne et scandinave. Ils ont emmené le variant britannique à Nice et en France. Aujourd'hui, on le paie chèrement dans tout le pays. Il était aussi utile de faire un confinement en janvier, après les vacances de fin d'année qui ont relancé les choses.

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Mais il faut reconnaître que c'était très difficile. On ne mesurait pas à l'époque ce que le variant britannique allait générer. Nous raisonnions sur des données qui reposaient essentiellement sur le Covid historique. Le gouvernement cherchait un point d'équilibre entre le couvre-feu et le maintien de l'activité économique. C'est avec le recul qu'on dit ce qu'il fallait faire.

Vous estimez que cette crise appelle une nouvelle décentralisation...

Depuis 20 ou 30 ans, la santé publique a connu un profond affaiblissement dans notre pays. Elle ne pourra que se redresser par une réforme de décentralisation qui confiera des compétences obligatoires aux exécutifs territoriaux en matière de santé. Il faut une nouvelle répartition des compétences entre l'Etat et les territoires. Si le gouvernement ne le fait pas, on fera face à d'autres dangers. Car l'Etat ne parvient plus à être opérationnel sur tous les territoires.

La crise semble interminable. Gardez-vous espoir qu'on en vienne à bout ?

J'ai l'espoir d'une éclaircie au printemps et que cet été, on arrive à bout de cette crise avec la vaccination. Ne jugeons pas trop hâtivement le gouvernement. La France est le pays qui porte le plus de soutien économique. Personne ne le conteste. Je n'ai par exemple pas eu d'échos de théâtres ayant déposé leur bilan.

Tout le monde a été soutenu par l'Etat et les collectivités. A Nice, j'ai apporté 60 millions d'euros en soutien à l'activité économique. On pense souvent que l'herbe est plus verte ailleurs, mais comme on le dit en santé : "quand je m'ausculte, je m'inquiète, quand je me compare, je me rassure".

La France a suspendu lundi l'utilisation du vaccin AstraZeneca avant la décision l'Agence européenne des médicaments (EMA). Soutenez-vous cette décision ?

Cette décision est intervenue après celle d'autres pays européens. Nous savons que l'AstraZeneca a été administré à des millions de personnes. Il y a quelques cas problématiques dont on n'est aujourd'hui pas capable de dire s'ils sont liés à ce vaccin, c'est pourquoi cette décision de l'EMA sera importante.

Le président de la République a eu raison d'utiliser le principe de précaution. Je souhaite toutefois que cela ne laisse pas de traces en termes de réserves à l'égard de la campagne de vaccination. Je ne voudrais pas que cela sème le doute chez eux. C'est essentiel de se faire vacciner, cela empêche de mourir.

Un point me rassure : entre lundi et le début de semaine prochaine, nous avons 12 000 vaccinations programmés sur notre plateforme de Nice. Pour le moment, aucun rendez-vous programmé n'a été décommandé. N'oublions pas une chose. Que la planète ait réussi à sortir plusieurs vaccins en moins d'un an est la force du génie humain. C'est extraordinaire.