Ce soir-là, il n'est pas question d'argent. Costume sombre, cravate mauve et mine grise, Edouard Balladur a autre chose en tête. En ce 23 avril 1995, le Premier ministre est éliminé du second tour de l'élection présidentielle au profit du socialiste Lionel Jospin et de Jacques Chirac. A son siège de campagne, il tente de lire une déclaration interrompue par ses partisans dépités. "Je vous demande de vous arrêter", répète le candidat défait pour couper court aux huées et poursuivre son discours d'adieux. Ses espoirs élyséens se sont envolés. Une page d'histoire se tourne.
Balladur n'imaginait sans doute pas qu'elle se rouvrirait quinze ans plus tard, sur un mode fort embarrassant pour lui. L'instruction des juges Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire, ouverte en décembre 2010, laisse peser des doutes sur la légalité du financement de la campagne de l'ex-chef du gouvernement. Argent liquide d'origine indéterminée, explications mises à mal par l'enquête... le cas Balladur devient aujourd'hui le symbole des soupçons d'argent noir alimentant les caisses des campagnes présidentielles, notamment sous la forme de rétrocommissions liées à des contrats d'armement signés sous l'égide de l'Etat.
Les demandes d'argent se sont faites plus pressantes
Tout avait pourtant bien commencé. Jusqu'au début de l'année 1995, Edouard Balladur, Premier ministre en exercice, occupe le rang de favori. Pour prendre en charge la trésorerie, il fait appel à un fidèle. Début janvier, René Galy-Dejean, maire du XVe arrondissement de Paris, rejoint son équipe. Les deux hommes se connaissent pour avoir fréquenté ensemble Matignon et l'Elysée à l'époque de Georges Pompidou, chef du gouvernement (1962-1968) puis chef de l'Etat (1969-1974). Installé au quatrième étage du QG de campagne, Galy-Dejean s'adjoint une petite équipe composée de son assistant parlementaire, Alexandre Galdin, d'Evelyne Raulhac et de Raymond Huard. Leur mission ? Gérer et contrôler les dépenses liées à la campagne. Le volet recettes, confié à d'autres cellules, ne leur appartient pas.
L'année 1995 naissante voit affluer les mauvais présages : Balladur est talonné puis dépassé par Chirac dans les sondages. Pour combler le retard, les dépenses augmentent, les demandes d'argent se font plus pressantes. Des mallettes de billets sont déposées une vingtaine de fois sur le compte de campagne ouvert au Crédit du Nord, au nom de l'Association pour le financement de la campagne d'Edouard Balladur (Aficeb), par Alexandre Galdin. Seul, le jeune homme se rend à pied à l'agence bancaire du boulevard Haussmann, à Paris, et remet les fonds à une guichetière, comme il l'a raconté aux enquêteurs de la division nationale des investigations financières (DNIF).
Trois jours après la défaite du premier tour, il effectue un ultime dépôt au Crédit du Nord. Cette fois, il est accompagné par Galy-Dejean. Il faut dire que la somme -10 250 000 francs - dépasse de loin les opérations précédentes. "Lorsque j'ai vu ces piles de billets déposées sur une table, le 26 avril, se souvient Alexandre Galdin, je me suis demandé : "Qu'est-ce que c'est que cet argent ?""
Près de 15 ans de tranquilité
Il n'est pas le seul à se poser la question. Son mentor, René Galy-Dejean, s'inquiète aussi. En coulisses, il ne mâche pas ses mots sur les méthodes de son vieil ami Edouard. Il est finalement écarté. Pour la validation des comptes de campagne devant le Conseil constitutionnel, Francis Lamy, un haut fonctionnaire proche de Balladur, est désigné. En octobre 1995, la haute institution, malgré des réserves de ses enquêteurs, donne son blanc-seing. Il n'y a pas d'affaire de financement de la campagne de Balladur : celui-ci n'a pas enfreint les règles.
Le candidat malheureux va connaître près de quinze ans de tranquillité. Jusqu'à ce que la question de l'origine d'une partie de l'argent dépensé en 1995 resurgisse à l'occasion de l'enquête sur l'attentat de Karachi du 8 mai 2002 (15 morts dont 11 Français) et les contrats d'armement Agosta, avec le Pakistan, et Sawari II, avec l'Arabie saoudite, conclus à l'époque du gouvernement Balladur. Policiers et juges s'interrogent à propos d'une vingtaine de millions de francs pour lesquels Edouard Balladur n'a pas encore donné d'explications à la justice. De fait, ils le soupçonnent d'avoir été le bénéficiaire de rétrocommissions, même si leurs investigations n'en ont pas à ce jour apporté la preuve formelle. Entendu au printemps par la mission d'information parlementaire consacrée à l'attentat de Karachi, le retraité de la politique, âgé de 82 ans, avait assuré que "les sommes déposées" sur le compte de l'Aficeb provenaient de collectes dans les réunions publiques et de dons de particuliers.
Cette version des faits ne paraît plus tenable au regard des progrès de l'enquête. Et la seconde hypothèse avancée dans l'entourage de Balladur, celle d'un recours aux fonds secrets de Matignon, est aussi mise en doute. Pierre Mongin, qui était son chef de cabinet à Matignon en 1995, l'a écartée devant les juges. Et l'ancien directeur de la campagne balladurienne, Nicolas Bazire, a refusé de répondre sur ce point à la question précise du juge Van Ruymbeke. L'ombre de l'argent sale continue de planer sur l'ex-candidat Balladur.
