Dans ses pires cauchemars, Aurélien Taché s'imagine fiché S ou incarcéré pour "islamo-gauchisme", en compagnie de la députée Insoumise Clémentine Autain et d'une poignée de journalistes. L'ex-visage de l'aile gauche de la République en Marche est très inquiet pour la survie de l'Etat de droit en France. Il dénonce des "réflexes illibéraux" d'Emmanuel Macron et de ses ministres Jean-Michel Blanquer et Gérald Darmanin qui, selon lui, pourraient paver la voie aux dérives autoritaires de futurs dirigeants moins démocrates.

L'EXPRESS : La proposition de loi sur la sécurité globale, examinée à partir du 17 novembre par les députés, est selon vous une "attaque sans précédent contre nos libertés." Pourquoi ?

Aurélien Taché : Une disposition qui veut interdire la diffusion ou la publication d'images des forces de l'ordre en opération m'inquiète particulièrement. En démocratie, filmer une intervention de police sur la voie publique est un droit fondamental. Toute mission de maintien de l'ordre implique un certain nombre de règles. Il est tout à fait loisible au citoyen de filmer pour informer ou réunir des éléments sur des irrégularités. Avec cette loi, la police n'aura plus aucun compte à rendre aux citoyens, sachant que l'IGPN (Inspection générale de la Police nationale) est déjà un système de contrôle interne, opaque, qui ne laisse aucune place aux juges ou à l'intervention civique. Dans le contexte actuel, c'est terrible.

Vous considérez que nous sommes dans un contexte d'atteinte aux libertés ?

Aujourd'hui, les principes même de la démocratie libérale sont remis en cause, en France comme ailleurs. À la chute du mur de Berlin, le philosophe Francis Fukuyama théorisait la fin de l'histoire avec une victoire accomplie des démocraties libérales et de l'économie de marché. George W. Bush considérait encore, au début des années 2000, que des pays comme la Chine viendraient naturellement à la démocratie par le développement économique. Non seulement ce modèle s'est révélé faux en Chine, où le capitalisme s'est développé d'une manière autoritaire, mais il ne s'est pas non plus imposé partout ailleurs. En Europe notamment, les pays du groupe de Visegrad sont qualifiés de "démocraties illibérales", expression antithétique qui signifie qu'elles ne sont en fait pas des démocraties du tout. La liberté de la presse y est bafouée, l'indépendance des juges remise en cause, les minorités brimées, les contre-pouvoirs inexistants...

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On n'en est pas là en France !

Emmanuel Macron se posait en champion de la démocratie libérale face aux démocraties illibérales. Il a pourtant désormais adopté les réflexes de ces dernières. Quand vous considérez qu'il faut une loi qui censure la liberté d'expression sur les réseaux sociaux, comme c'est le cas de la loi Avia, que cette loi est retoquée par le Conseil constitutionnel pour son caractère liberticide, et que vous vous agacez de l'indépendance des Sages, c'est extrêmement inquiétant. Quand, après l'attentat de Conflans-Sainte-Honorine, un ministre de l'Intérieur se targue d'organiser des descentes de police chez des gens qui n'ont aucun lien avec une enquête judiciaire, on utilise la police à des fins politiques. Quand un ministre de l'Education nationale accuse certaines théories de sciences sociales d'être complices de l'islamisme, il s'en prend à la liberté de recherche et d'enseignement et aux universitaires indépendants.

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Après l'attentat de Nice, le député LR Eric Ciotti a appelé à des mesures d'exception, notamment un "Guantanamo à la française" pour incarcérer les fichés S. Selon un sondage Ifop, 89% des Français seraient pour l'expulsion des étrangers fichés S résidant en France. Que faites-vous de ce fossé entre volonté populaire et libertés fondamentales ?

C'est tout le problème de ce qu'a voulu théoriser Marcel Gauchet dans Le Figaro(daté du 26 octobre 2020) : "Il ne faut pas non plus que les droits individuels conduisent à la liquidation de la souveraineté du peuple, et spécialement dans sa dimension primordiale de droit de se défendre comme peuple." Il est préoccupant de voir un philosophe de cette stature appeler à un rééquilibrage entre souveraineté populaire et État de droit. C'est la porte ouverte à toutes les dérives, à une tyrannie de l'opinion et à la destruction du socle de libertés fondamentales consacré par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et notre Constitution. Aucun législateur ne doit pouvoir revenir sur ces fondamentaux. Aucune souveraineté, même populaire, ne peut mettre fin aux libertés de circuler, d'expression, d'opinion, de conscience...

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Le débat qu'introduisent Marcel Gauchet ou le sénateur LR Philippe Bas repose sur une crainte : et si, à force de défendre pied à pied l'ensemble de ce socle de libertés fondamentales, on prenait le risque que les citoyens en viennent à voter pour des dirigeants qui s'exonéreraient totalement de l'Etat de droit au nom d'un principe d'efficacité face à la menace terroriste ?

Il faut être absolument intransigeant sur ces principes. Si vous mettez un doigt dans l'engrenage, vous n'en donnerez jamais assez à ceux qui n'ont jamais cessé de combattre les conquêtes de 1789. Le discours très marginal issu de cette pensée contre-révolutionnaire, ce que l'on appelait autrefois la droite légitimiste, est en train de regagner du terrain. Plus vous allez dans le sens de ce que vous croyez que réclame l'opinion, plus vous renforcez cette logique mortifère.

Au rythme où l'on va, ce "Guantanamo à la française" verra le jour. À moins qu'Emmanuel Macron ne tienne bon sur les libertés. Mais je m'inquiète face au culte de l'efficacité, très entrepreneurial, de sa majorité qui considère les juges comme des empêcheurs de tourner en rond. Si l'on commence à attaquer les droits au nom d'un certain pragmatisme, on instille non seulement l'idée que les libertés empêcheraient de lutter contre le terrorisme, mais on pave la voie aux véritables autoritaires, comme Marine Le Pen, qui n'hésiteront pas à ouvrir ces Guantanamo une fois arrivés au pouvoir. Eric Ciotti sera sans doute un excellent ministre de l'Intérieur de Marine Le Pen.

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Méfions-nous des logiques introduites par certains ministres d'Emmanuel Macron. Quand Jean-Michel Blanquer ou Gérald Darmanin parlent d' "islamo-gauchisme", ils insinuent que les islamistes ont des complices, des collaborateurs qui doivent être combattus au même titre. À force de dresser des listes pour déterminer qui est dans le bon et qui est dans le mauvais camp, à force de refuser toute nuance et de caricaturer ceux qui défendent les droits humains, on bascule dans une logique pré-fascisante !

C'est cette logique qui conduira des personnalités comme Marine Le Pen, si elles accèdent au pouvoir, à faire en sorte que les "islamo- gauchistes" comme Clémentine Autain, certains journalistes ou moi-même soyons également fichés S ou incarcérés dans des centres de rétention avec les islamistes. C'est bien évidemment de la fiction, je grossis volontairement le trait pour alerter sur le danger d'un tel cheminement intellectuel qui est en train de se répandre à une vitesse incroyable, y compris chez des personnes que l'on pensait imperméables à de telles dérives.

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Une loi prévoyant des mesures de sûreté contre les auteurs d'infractions terroristes à leur sortie de prison a été censurée au mois d'août par le Conseil constitutionnel, en raison d'atteintes aux libertés individuelles. Concrètement, que feriez-vous pour vous assurer que les quelque 160 individus identifiés qui sortent ou vont sortir entre 2020 et 2022 ne constituent pas une menace ?

C'est avant tout le renseignement qu'il faut renforcer. En matière de sécurité, le vrai sujet est d'avoir un renseignement plus puissant, notamment dans les prisons où il n'est pas assez présent. Si l'on surveillait mieux dans les établissements pénitentiaires, on repérerait davantage ceux qu'il faut suivre à leur sortie pour les faire tomber à la moindre infraction. Des solutions peuvent tout à fait exister dans le respect de l'Etat de droit. J'observe d'ailleurs que les régimes autoritaires ne sont pas immunisés contre les attentats. Et je tiens à insister sur un point : n'oublions pas d'accompagner ceux qui veulent s'en sortir. L'un des militants les plus actifs contre la radicalisation en France est Mourad Benchellali, un ancien détenu de Guantanamo. Plutôt que de contrevenir à l'Etat de droit, on devrait plutôt travailler à ramener vers nous ces personnes qui nous aideront alors à combattre l'islamisme radical.