"Sidérant et pathétique". C'est en ces termes que Behnam qualifie "l'affaire Fakhrizadeh". "Dès que l'information est tombée, je me suis dit que c'était le Mossad, raconte cet ingénieur en génie civil, contacté par WhatsApp, mais au fur et à mesure que je lisais les soi-disant détails de l'opération, je voyais avant tout l'incompétence de ce régime." Éminent physicien, soupçonné d'être un ds architectes du volet militaire et secret du programme nucléaire de Téhéran, Mohsen Fakhrizadeh a été tué le 27 novembre dans une petite ville, à quelques kilomètres de la capitale iranienne, dans "une opération complexe", pour reprendre les mots du vice-amiral Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale. Une complexité que les autorités tentent d'élucider, quitte à introduire une dose de confusion, en évoquant des scénarios divers, relayés depuis une semaine par les médias pro-régime : attaque menée par un commando, tirs de sniper, explosion d'un pick-up à proximité de la voiture du scientifique, embuscade à l'aide d'une mitrailleuse automatique télécommandée... Pour enfin accuser Israël et les Moudjahidines du peuple, un groupe d'opposition en exil, d'avoir fomenté sa liquidation. Le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou n'a démenti qu'à demi-mot l'implication de son pays.
"Ils savaient mais ils n'ont rien fait"
Ces scénarios dignes d'un film de Hollywood destinés probablement à camoufler les failles de sécurité que le porte-parole du gouvernement, Ali Rabiei, reconnaît à demi-mots : "Le ministre des renseignements avait informé les services concernés d'une attaque terroriste dans les jours à venir et précisé certains détails de l'opération, notamment les lieux éventuels de celle-ci." De son côté, Hossein Dehghan, conseiller du Guide suprême et candidat à l'élection présidentielle 2021, va plus loin en dénonçant une "infiltration" au sein des services de renseignements. "C'est ridicule, commente Hamid, Ils disent qu'ils savaient qu'on allait le tuer, mais ils n'ont rien fait. Il a été tué en plein jour et personne ne sait où se trouvent les assassins." Dépité à la fois par "les explications farfelues" des autorités et "leur incompétence", ce Téhéranais de 68 ans, vétéran de la guerre Iran-Irak (1980-1988) ne mâche pas ses mots : "À la mort du général Soleimani [tué en janvier dernier par les Américains, ndlr], j'étais dans la rue pour crier ma haine. Aujourd'hui, je ne sais plus quoi penser. C'est ça, le pays le plus sûr du Moyen-Orient ? C'est honteux !"
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Vengeance, mais à quel prix ?
À la honte s'ajoute l'inquiétude des représailles. "Quand ils ont voulu venger Soleimani, leur héros-martyr, ils ont abattu par erreur un avion civil et tué plus de 170 personnes, nous dit Karim, sans parler du fait que leur riposte fera le jeu de Trump et de Netanyahou, qui veulent enterrer l'accord nucléaire." En effet, alors que Joe Biden, fraîchement élu, souhaite relancer l'accord international de Vienne (duquel Trump a retiré les Etats-Unis en 2018), certains Iraniens, à l'instar de cet informaticien de 43 ans, craignent une montée des tensions dans la région compromettant les éventuels pourparlers entre Téhéran et Washington.
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"Un piège", admet le président iranien Hassan Rohani, qu'il affirme publiquement vouloir éviter, tout en promettant une riposte "en temps et en heure", dont l'objectif serait de satisfaire l'appel à la vengeance d'une partie de la société. "Peu importe qu'il soit un général des Pasdarans, un scientifique, ou un iranien lambda, estime par exemple Maryam, étudiante en communication à l'université de Mashhad, ville sainte à l'est du pays : " C'est notre souveraineté qui est en jeu ! Je veux qu'il soit vengé ", dit-elle, avant de préciser : "nos ennemis cherchent à couper l'Iran du reste du monde. Nous devons réagir intelligemment."
La première réponse de Téhéran est plus politique que militaire : le parlement a voté mercredi une loi pour "mettre fin " aux inspections de l'Agence internationale de l'énergie atomique et accélérer le programme nucléaire. Une décision symbolique, comme l'a rappelé le porte-parole du gouvernement : "Aucune instance, aucun pouvoir ne peut intervenir dans la politique nucléaire [du pays] qui relève du Conseil suprême de sécurité nationale", autrement dit du Guide suprême Ali Khamenei. Or, ce dernier semble, pour l'instant, opter pour une "patience stratégique"...
