Dans les rues pavées de Gemmayzé, dans le nord de Beyrouth, des échafaudages enveloppent des immeubles balafrés. Un an après la double explosion du port qui a endeuillé la capitale libanaise le 4 août dernier (plus de 200 morts, 6500 blessés), les quartiers touchés par les déflagrations n'ont pas encore fait peau neuve. Des débris de verre jonchent les rues et certains commerces n'ont toujours pas remplacé leur rideau de fer défoncé. Justine Chalfoun lance son casque de chantier sur la banquette arrière de sa voiture. "Il reste plusieurs immeubles anciens à restaurer. Les structures ont été sécurisées mais il y a encore pas mal de travail pour que ces bâtiments retrouvent leur charme d'avant", confie la jeune architecte avant de s'engouffrer dans son véhicule.

Un an a passé mais c'est comme si c'était hier

Entre deux buildings, on aperçoit les silos à blé du port endommagés. Des badauds prennent des selfies devant la zone sinistrée. A 700 mètres à vol d'oiseau, Sama, 6 ans, n'ose plus regarder par la fenêtre de sa maison. Grièvement blessée au visage lors du drame, la petite fille d'origine syrienne vit désormais avec un oeil de verre. Autour d'elle, sa famille est aux petits soins. "Un an a passé mais c'est comme si c'était hier", murmure son père, Makhoul al-Hamad. Comme toutes les autres victimes, toutes nationalités confondues, la famille n'a jamais reçu de message d'excuses de la part des autorités libanaises.

Sans justice, le deuil impossible

Les familles des victimes du 4 août se réuniront ce mercredi à la mémoire de leurs disparus. "Il y a un temps pour tout. Ce sera celui du recueillement mais on continuera la lutte jusqu'à ce que justice soit faite", lance Ibrahim Hoteit, leur porte-parole. Son frère, Tharwat, est décédé lors de la catastrophe, alors qu'il avait été envoyé avec des collègues pompiers éteindre le feu qui avait pris dans un hangar contenant 2700 tonnes de nitrate d'ammonium stockées sans mesures de sécurité. Depuis, des proches des victimes et des manifestants se réunissent tous les 4 du mois près du site de l'explosion pour réclamer justice. Rania Dgheim, elle, ne sait pas si elle aura la force de se rendre aux commémorations prévues ce mercredi après-midi. Son mari, Mohammed, a succombé à une crise cardiaque alors qu'il conduisait dans Beyrouth au moment de la détonation.

LIRE AUSSI : Après la récusation de Hariri, le Liban s'enfonce dans l'inconnu

Un an après le drame, les plaies restent béantes, et les questions en suspens. Un rapport d'enquête mené par une chaîne locale fait toutefois état de l'implication d'hommes d'affaires syriens affiliés au régime dans l'acheminement, en 2013, du nitrate d'ammonium. Les autorités portuaires ont alerté à plusieurs reprises et en vain du stockage dangereux de ce produit qui entre dans la composition de certains engrais mais aussi d'explosifs. Dès les premières heures de l'explosion, la rumeur d'une frappe aérienne israélienne sur de supposés dépôts d'armes du Hezbollah s'était répandue dans la ville. Mais cette hypothèse a été balayée par un rapport français remis récemment aux autorités libanaises. Reste à déterminer si l'incendie qui a précédé les explosions est dû à une erreur lors de travaux de soudure dans le hangar ou à un acte militaire ou terroriste intentionnel.

Un premier juge, Fadi Sawan, avait été dessaisi de l'enquête en février dernier après avoir inculpé des politiques, provoquant une levée de boucliers au sein de l'establishment. Son successeur, Tarek Bitar, vient d'engager des poursuites contre ces mêmes responsables, et contre le puissant chef des services sécuritaires, Abbas Brahim, proche du Hezbollah. Des poursuites que ces derniers tentent de contourner par tous les moyens. Une situation d'entrave à la justice qui est loin d'être inédite au pays du cèdre, mais qui désespère les familles qui ont, ces dernières semaines, remplacé leurs manifestations pacifiques pour des actions plus violentes, aussitôt réprimées par les forces de sécurité et l'armée.

Beyrouth, ville fantôme

Dans les rues de la capitale, la population ne se fait pas d'illusion sur un aboutissement prochain de l'enquête. Et pour ceux qui ont échappé de près à la mort ce jour-là, une question plus urgente se pose : comment survivre dans un pays en ruines. "Welcome !", lance Paul Bassil aux rares touristes qui passent devant le restaurant qu'il tient avec son frère Charbel. Mais le coeur n'y est plus. Il est bientôt l'heure du déjeuner, et ce cuisinier, qui reste assis sur sa chaise, n'a pas envie de faire semblant. Il peste, jure, puis s'excuse de se montrer si bougon. "On est à bout. Nous n'avons pas d'électricité depuis 3 heures du matin, on doit jeter tout notre stock. On travaille à perte et je n'ai même pas de quoi remplacer une assiette fêlée", lâche Paul. Son restaurant, "Le Chef", est une institution dans le quartier de Gemmayzé, un bistrot libanais prisé des étrangers. Ravagé par les explosions, il a pu rouvrir ses portes en décembre dernier grâce à des donateurs. Mais Paul en parle au passé. La dévaluation de la monnaie, l'effondrement du système bancaire, la hausse du prix du carburant, les pénuries alimentaires et médicales et les crises de gouvernance ont posé les derniers clous dans le cercueil des Libanais.

Que Dieu emporte les responsables (politiques) qui nous ont mis dans cette situation

Un peu plus loin dans le quartier autrefois si animé de Mar Mikhaël, le magasin de stores et rideaux de Nazareth Koudouzian a perdu de son éclat. "J'ai dû réparer les devantures et mon atelier à mes frais. Qui se soucie de nous dans ce pays ?", s'insurge le vieil homme. "Désormais, Beyrouth est une ville fantôme, la journée on ne pense qu'à la survie, mais la nuit dans le quartier c'est de nouveau la nouba. Les jeunes ne viennent plus pour s'amuser comme avant mais pour se défouler à cause de la situation", renchérit le commerçant.

LIRE AUSSI : Liban : comment la crise financière a propulsé les salariés payés en dollars

Avec ce boucan, Hala Samaha ne dort plus de la nuit. D'autant qu'à cause des coupures récurrentes d'électricité ou de générateurs dont dépendent la quasi-totalité des foyers libanais, elle s'endort fenêtres ouvertes. Cette septuagénaire a échappé de peu aux explosions qui ont dévasté sa rue située à quelques centaines de mètres seulement du port. "Heureusement j'étais à la montagne ce jour-là mais on a retrouvé l'appartement sens dessus dessous et des pillards s'étaient servis emportant mes tapis et mes bibelots", raconte-t-elle, posée sur son balcon fleuri, en chemise de nuit. Madame Hala est issue d'une famille de musiciens et de poètes, et vit dans la nostalgie du passé. Celui d'un Liban que "tout le Moyen-Orient" enviait et où il faisait bon vivre. Soudain, des larmes coulent sur son visage émacié. "Aujourd'hui, je n'ai plus de quoi acheter de la viande à cause des prix et je n'arrive pas à me procurer mes médicaments. Que Dieu emporte les responsables (politiques) qui nous ont mis dans cette situation", lâche la vieille dame.