Il y a deux ans, une explosion a tout envoyé valser. Nos maisons. Nos familles. Des innocents. Aujourd'hui nos âmes hagardes errent encore à travers nos ruines intérieures, insultées par une justice qui ne vient pas, sous l'égide de mafieux locaux mais aussi de l'indifférence internationale dans cette grande mascarade que sont les enjeux et les dessous des cartes à battre. Aujourd'hui, deux ans plus tard, ne pas oublier. Ou plutôt comme le dit si bien Joyce Mansour : "Oublier pour mieux se souvenir." Car si survivre est une injonction de la vie, se souvenir est celle de notre conscience encore vivace. De nos traumas inénarrables. De nos corps stigmatisés à l'image de Beyrouth.
La littérature dans tout ça ? Une goutte minuscule dans un océan de douleur. De mutisme aussi. Rien n'est pire pour un écrivain sinon la perte du langage. Il y a deux ans, cette angoisse a basculé dans l'ordre de la futilité. Un seul tableau incarnait notre sidération. Le Cri, de Munch. C'est à genoux, et en silence que nous avons ramassé nos décombres. Avec une énergie surprenante inversement proportionnelle à la violence de cette déflagration, d'un instant qui a duré l'éternité. Qui dure encore. Il y a deux ans, ma fille (8 ans) a été blessée. Une éraflure aura suffi pour que de battre mon coeur s'arrête à l'idée du pire. Tout le monde n'a pas eu cette chance.
Une impunité honteuse
Deux ans plus tard, nombreux sont ceux qui décomptent encore dans leur chair, leurs os, et parmi leurs proches, des pertes irrécupérables. Beyrouth elle-même n'en finit plus de symboliser par ses rues et ses façades d'immeubles, la coquille vide qu'est devenu ce pays à coups de corruption, de malfaçon, de banditisme d'Etat, le tout dans une impunité qui ferait honte à la honte. Qui nous assigne d'autant mieux à lutter. A ne pas oublier qu'en deçà de la somme de nos douleurs, il y a des visages. Des disparus partis dans l'indignité absolue.
A continuer de croire que la lutte prévaut sur tous les degrés zéro de l'absurde et que ce pays ne renaîtra pas de ses cendres - phrase éculée et perverse - mais bien de la force conjointe de son tissu social. Car si ce pays n'en est plus un, à force de se voir bafoué, il est et restera, un potentiel humain. "Il faut croire aux fées pour qu'elles existent", m'a un jour dit ma fille. De même, faut-il croire aux pays pour qu'ils existent. A leurs peuples. Les vivants comme les morts. C'est cela honorer une mémoire collective.
Aujourd'hui, deux ans après l'explosion du port, je m'accroche à l'idée - et tant pis si ma foi semble être un naufrage vu de l'extérieur - qu'il suffit de continuer de croire pour soulever des montagnes. Relever le défi de ce pays embourbé dans des enjeux qui le dépassent. Soutenir ceux qui luttent. Ceux qui restent. Ceux qui refusent de sauter hors du navire. Ceux qui se souviennent pour ne pas oublier. Car ce pays est, qu'on le veuille ou pas, en dépit de ceux qui finiront par être jugés pour leurs crimes, un message de foi porté par son peuple.
Hyam Yared, poète et romancière libanaise, est notamment l'auteure de Sous la tonnelle, Beyrouth comme si l'oubli, Tout est halluciné, Implosions..
