C'est un voyage au pays de l'absurde. Où des hommes et des femmes, pris à la gorge, n'ont d'autre choix que de braquer leur propre banque pour récupérer leur argent. Où des avocats deviennent des complices pour soutenir leurs clients, devant des caméras de télévision qui se délectent. Le Liban a connu une semaine folle avec pas moins de sept braquages entre le 14 et le 16 septembre.

Plongés dans une crise politique et économique sans précédent, les Libanais subissent depuis la fin 2019 des restrictions bancaires drastiques sur leurs dépôts, imposées unilatéralement et illégalement par leurs banques. Alors, quand les supplications au guichet pour retirer quelques dollars ne font aucun effet, certains n'hésitent pas à débarquer armés et à prendre en otages employés et clients. En un instant, ils deviennent les "héros" du jour, pour avoir fait ce que de nombreux rêvent de faire mais n'osent pas.

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Sali Hafez, 28 ans, a rouvert les vannes de ces braquages en série qui ont démarré en janvier dernier. Braqueuse ? "Elle a récupéré son argent volé par sa banque, en quoi cela fait-il d'elle une hors-la-loi ?", rétorque Jad, informaticien, qui assure qu'il "aurait fait pareil". Le 14 septembre dans la matinée, Sali pénètre, avec son avocat et des activistes, à la Blom Bank située à Sodeco, un quartier de Beyrouth, pour réclamer "ce qui lui revient de droit". Munie d'un pistolet, qui s'avère être un jouet pour enfant, et d'essence dont elle asperge les locaux, elle réclame le retrait de la totalité de son compte, soit 20 000 dollars, et menace de s'immoler. "J'ai besoin de mon argent pour payer les soins de ma soeur qui meurt d'un cancer", raconte-t-elle.

L'opinion se prend d'affection pour cette passionaria au visage d'ange qui repart de la banque avec plus de 13 000 dollars et se trouve aujourd'hui en cavale. "Il y en aura d'autres", avait prévenu Rami Ollaik, l'avocat de Sali Hafez et fondateur de l'alliance Mouttahidoun, qui défend les déposants libanais face aux banques. 48 heures plus tard, pas moins de cinq attaques du genre ont été comptabilisées dans tout le pays.

Le 16 septembre, cinq hommes ont pris d'assaut leur banque pour réclamer leurs dollars. A l'intérieur de l'une d'entre elles, Abed Soubra, un commerçant et père de 4 enfants, retenait la directrice de la Blom Bank à Tarik Jdidé, un quartier sunnite de Beyrouth. "C'est mon droit, je ne suis pas un voyou, mais un entrepreneur honnête. J'ai plus de 270 000 dollars sur mon compte obtenus à la sueur de mon front", raconte-t-il à L'Express. Après plus de 8 heures de négociations, et malgré l'intervention sur les lieux d'un ancien ministre de la Justice, la banque n'a pas cédé et l'homme est rentré chez lui bredouille. Les quatre autres, en revanche, ont pu récupérer sur leurs comptes, issus de banques différentes, des sommes allant de 15 000 à 20 000 dollars.

Un casse-tête inédit pour les autorités

L'association des banques libanaises a annoncé une fermeture complète de trois jours afin d'évaluer la situation. Depuis que les braquages se multiplient, Rami vient tous les matins à reculons à la banque dans laquelle il travaille. "On comprend ces personnes, on vit exactement la même situation qu'eux. Mais entre les insultes quotidiennes et la crainte qu'un type armé ne débarque, mes collègues et moi sommes dans un état de stress permanent", raconte cet employé.

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Toutes ces attaques n'ont pas engendré de victimes, mais sont devenues un casse-tête inédit pour la justice libanaise. Comment considérer ces actions pénalement répréhensibles alors que les banques, en infraction, ne sont pas inquiétées ? Si les déposants sont parfois arrêtés, les autorités finissent par les relâcher et un compromis est généralement trouvé avec les banques, dont l'image n'a fait que se dégrader ces dernières années. "Pour éviter que cela n'arrive, on traite les dossiers des déposants qui ont des frais hospitaliers urgents, ce sont des cas humanitaires", confie, sous couvert d'anonymat, le PDG d'une banque libanaise qui se dit "inquiet que le prochain braquage ne tourne mal".

Avant la crise, le montant des dépôts en dollars enregistrés dans les banques libanaises s'élevait à 100 milliards de dollars, mais celles-ci ne détenaient effectivement que 2 milliards de dollars. Selon les estimations, seulement 400 millions de dollars sont entreposés dans les coffres des banques actuellement. "Ce type d'action ne profite qu'à ceux qui arrivent armés, au détriment des autres, car nous n'avons pas assez de liquidités", affirme le banquier. D'autant que les "braquages judiciaires", ces procès lancés à l'étranger par des déposants aisés, se multiplient. En août dernier, la justice britannique a condamné une banque libanaise à verser près de 8 millions de dollars à un ressortissant syro-britannique.