Le portable de Mona, une architecte beyrouthine de 34 ans, n'arrête pas de sonner. "Bonjour, je vous appelle du parti X, je vous propose de vous payer le transport et de vous offrir le déjeuner le jour des élections. Ça vous va comme deal ?", lui a dit une dame à l'appareil. "Un type qui travaille pour un parti concurrent m'a, lui, proposé directement de l'argent. Je lui ai hurlé dessus ! Je ne suis pas dans le besoin et ne vote pas pour les partis traditionnels, mais imaginez tous ces Libanais aux abois en ce moment..." fustige Mona. A quelques jours des élections législatives du 15 mai, la machine clientéliste, le plus souvent à caractère confessionnel, tourne à plein régime.

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"En l'absence de l'État, les pratiques telles que l'octroi de permis de construire, de primes à l'essence, d'emplois, de subventions scolaires et autres sont devenues partie intégrante du système", déplore Cendrella Azar, de l'Association libanaise pour des élections démocratiques (Lade). Dans un contexte de crise économique sans précédent - plus des trois quarts de la population vivent désormais sous le seuil de pauvreté - , certains candidats exploitent sans vergogne les besoins croissants de la population. "Les électeurs sont beaucoup plus vulnérables, puisqu'ils manquent de tout, de nourriture, d'électricité, d'eau ou de mazout. Beaucoup acceptent de vendre leur voix, un acte perçu comme une simple assistance", poursuit la membre de la Lade. Les sommes proposées varient entre 100 et 1 000 dollars. Des montants considérables alors que le salaire moyen mensuel équivaut aujourd'hui à 72 dollars, en raison de la dépréciation de la devise nationale.

Dans ce jeu de surenchère, les partis ne se cachent même pas. La famille Murr, qui a fourni des services à sa "clientèle" durant des décennies, est l'incarnation même de ce modèle. Le petit-fils et homonyme de l'ancien ministre Michel Murr est candidat à l'un des deux sièges grec-orthodoxes de la circonscription du Metn (région du Mont-Liban). Il peut s'appuyer sur l'influence construite durant des décennies par son père - également ancien ministre - et son grand-père. Le mois dernier, il s'est presque félicité d'entretenir ce système clientéliste : "L'État étant absent, c'est notre devoir en tant que Libanais de nous tenir aux côtés des gens." "La période électorale, c'est le moment où les gens marquent leur allégeance en remerciant leur leader politique d'avoir fait embaucher un neveu, ou d'avoir payé les frais d'hospitalisation d'une tante", explique Nadim Houry, directeur de l'Arab Reform Initiative, un groupe de réflexion.

Des packs d'oeufs ou des sacs de pains

Ces élections sont les premières depuis le soulèvement du 17 octobre 2019, où une partie de la population libanaise a exigé des réformes fondamentales du système politique. Ce vent de changement s'est traduit par la formation de groupes de la société civile, qui se heurtent aujourd'hui aux pratiques bien rodées des partis traditionnels. Une corruption électorale qui menace l'égalité des chances entre les candidats. "Beaucoup de personnes autour de moi me conseillent de faire du 'bon clientélisme' en aidant à droite à gauche, parce que 'c'est ça le Liban', mais je m'y refuse fermement", confie un candidat indépendant, qui a fait de la lutte contre la corruption l'un de ses chevaux de bataille.

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Dans ce jeu de surenchère, certaines figures rivalisent d'ingéniosité. Des packs d'oeufs ou des sacs de pains portant des logos de partis ont par exemple été distribués dans certaines régions. Le richissime homme d'affaires et député sunnite Fouad Makhzoumi, proche de l'ex-Premier ministre français François Fillon et accusé de trafic d'influence, n'a pas hésité à distribuer des coupons alimentaires, dans la circonscription Beyrouth II, d'un montant de 750 000 livres libanaises (28 dollars). La fondation Makhzoumi a même organisé le 22 avril une "journée beauté", en proposant des coupes et des colorations à un prix symbolique.

Un autre candidat, chrétien, propriétaire d'un hôpital et d'un centre de soins dans la banlieue de Beyrouth, a, lui, offert une journée de services médicaux gratuits. Des comportements qui ne choquent plus les Libanais. A Hrajel, un village de 3 000 habitants dans la montagne du Kesrouan, certains électeurs rouleront pour le zaïm (leader) qui se montrera le plus généreux. "Ils font le bien, c'est comme ça que je le vois. Le système n'est pas près de changer, alors autant que j'en profite", confie Elie, un commerçant qui peine à boucler les fins de mois. Walid, un libraire du même village, votera pour l'un des leaders du cru, et sa femme pour l'autre. "Ils nous aident de temps en temps", justifie-t-il. Mais il s'est fixé une ligne rouge : "Le jour J, vous verrez les gens faire la queue après avoir déposé leur bulletin pour récupérer une enveloppe d'argent. Moi je préfère crever que de m'abaisser à ça."