Dans les rues qui jouxtent le palais de justice de Beyrouth, une marée de jeunes hommes s'avançant vers le point de ralliement vient interrompre le silence de mort. Les magasins ont baissé leurs rideaux de fer et l'armée s'est déployée dans toute la zone pour empêcher la circulation. Les "chemises noires", surnoms donnés aux militants des partis chiites Amal et Hezbollah, ont répondu présents par centaines à l'appel lancé pour protester contre le juge Tarek Bitar, chargé de l'enquête sur l'explosion du port de Beyrouth. Le 4 août 2020, ce drame avait fait plus de 200 morts et 6500 blessés et détruit des pans entiers de la capitale.

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Devant les grilles fermées du tribunal, à l'endroit même où se regroupent régulièrement les proches des victimes de l'explosion pour demander que l'enquête aboutisse, des dizaines d'avocats font le pied de grue. Leur discours est bien rodé. Ils usent de la même rhétorique que le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah, qui avait violemment accusé quelques jours plus tôt le juge de faire du matraquage politique, estimant que ce dernier "ne veut pas la vérité dans le dossier".

Pancartes à l'effigie du juge brûlées

Des haut-parleurs placés sur des pick-up retransmettent des extraits du discours ponctués de chants à la gloire du parti islamiste. Les avocats réunis désapprouvent l'inculpation de proches du Hezbollah, dont certains ex-ministres, qui étaient au courant des centaines de tonnes d'ammonium stockées dans le port et n'ont rien fait. "Ma maison a été détruite et j'aurai pu mourir. Aujourd'hui la justice prend des mesures que nous trouvons intolérables en se focalisant sur certaines personnes plutôt que d'autres. Nous n'acceptons pas que le Hezbollah et ses alliés soient accusés d'avoir fait exploser le port et nous venons le dire de manière paisible. Pourquoi voit-on en nous une menace alors que quand ce sont les autres qui s'expriment, il s'agit de démocratie ?", fustige l'avocat Ali Jomaa. En face, des gros bras hurlent "on veut un juge libanais, pas un esclave des Américains !"

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Les partisans sont venus faire une démonstration de force, suite logique de leur politique d'intimidation et de pressions contre le juge Bitar. Le 21 septembre, ce dernier avait déjà reçu des menaces directes de la part du Hezbollah. Des hommes au crâne rasé et barbiche brûlent des pancartes à l'effigie du magistrat. La foule piétine allègrement des portraits de l'ambassadrice américaine au Liban Dorothy Shea. Un jeune tague furieusement de noir des blocs de béton : "je me sacrifierais pour toi Nasrallah".

Certains manifestants refusent de s'exprimer sans avoir préalablement reçu l'aval de cadres du parti. Imad, un livreur d'une soixantaine d'années, est venu de Tyr, la grande ville du Sud du pays, à 80 km de la capitale, pour "expliquer au juge comment mener une enquête". "Il vient nous chercher des poux juste pour créer une "fitna" (des divisions entre les différentes communautés du pays)", hurle-t-il. De fait, le Hezbollah refuse que lumière soit faite sur les zones d'ombre de l'enquête sur l'explosion, qu'il tente d'entraver par tous les moyens.

Des coups de feu éclatent

Le discours victimaire est la principale carte jouée par les partisans chiites. "Pourquoi tente-t-on de nous effacer de ce pays ?", lance Kassem Chahine, 26 ans, chemise noir et petite lunettes. Le jeune homme frêle évite de se mêler à la foule de costauds, mais il répète la même rengaine : tous ceux qui tentent de toucher à la milice chiite sont forcément payés par les ambassades (occidentales). "C'est clair que le juge suit l'agenda de l'ambassade américaine, c'est connu, et un jour la vérité éclatera", lâche un cheikh avant de s'engouffrer dans sa voiture aux vitres teintées, alors que démarrent les premiers coups de feu.

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Soudain, des grappes de "chemises noires" se détachent de la manifestation, gagnée par la rumeur. Il y aurait eu un mort vers le rond-point de Tayyouné. Dans l'artère principale qui y mène, la vie semble s'être arrêtée. Des employés de bureau longent les murs des immeubles, à la manière des forces spéciales qui se déploient. "C'est la guerre. C'est ça le Liban, va falloir s'habituer", lâche un soldat à la concierge d'un building visiblement terrorisée. Soudains, des tirs de lance-grenades RPG font trembler des pans entiers du quartier résidentiel à majorité chrétienne de Ain el Remmaneh, celui-là même où s'était formée une ligne de front durant la guerre civile qui avait éclaté en 1975.

Profitant d'une accalmie, Manale* arrive tremblante sous le porche de son immeuble mais les images de l'époque viennent la hanter. Quand, l'autocar est arrivé ce jeudi aux aurores prendre son fils pour l'emmener à l'école, ce dernier a prévenu sa mère par texto: "il y a des gars du quartier armés qui font le guet". Signe, pour elle, qu'un dérapage entre les miliciens chiites et des partisans chrétiens allait inévitablement survenir en marge de la manifestation. "On a vu des types en noir arriver en trombe en hurlant "chiites, chiites" et c'est à partir de là que le grabuge a commencé", raconte Manale.

Sa ruelle ressemble à un champ de guerre, alors que des tirs de snipers continuent de fuser de toutes parts. Au sol, des douilles de mitrailleuse de type kalachnikov, des débris de verre et une longue traînée de sang. Selon un décompte de l'AFP, au moins six personnes seraient mortes et 30 autres auraient été blessées. Après plus d'une heure de tirs, des partisans chiites reviennent en force devant les caméras postées au rond-point Tayyouné en hurlant "Samir Geagea sioniste", en référence au chef des Forces libanaises (FL) et leader chrétien qui soutient le juge Bitar.

Le leadership du Hezbollah accusait cet après-midi les FL de s'être déployés sur les toits pour tirer sur les manifestants pacifiques. La réponse de Samir Geagea n'a pas tardé à fuser: les armes illégales, en référence à l'arsenal du Hezbollah, sont la "principale cause" des combats qui ont éclaté aujourd'hui. Des signes qui indiquent que ce genre de scènes pourraient se répéter dans les semaines à venir. A quelques kilomètres de la guérilla urbaine, des milliers de voitures fuyaient la capitale vers la montagne.

*Le prénom a été changé.