Entre le château de la Mer et les ruelles du vieux souk de Saïda, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Beyrouth, on devine à peine les traits de Saad Hariri sur un poster aux couleurs défraîchies accroché à un lampadaire. "Nous sommes tous avec toi", peut-on y lire. Dans le fief du leader sunnite, ville natale de son père, l'ancien Premier ministre Rafic Hariri assassiné en 2005, la nouvelle tombée la veille est sur toutes les lèvres. Lundi, le chef du Courant du futur, qui fut deux fois à la tête du gouvernement - son dernier mandat s'est achevé en janvier 2020 - a annoncé son retrait de la vie politique. Il ne participera pas, et son parti non plus, aux élections législatives, qui doivent se tenir le 15 mai prochain, le premier scrutin depuis la révolte populaire d'octobre 2019 qui réclamait le départ de toute la classe dirigeante.
Pendant plus de trois décennies, la famille Hariri a dominé la scène sunnite et joué un rôle de premier plan dans la politique libanaise, qui repose sur le partage du pouvoir entre les communautés. Sans elle, c'est désormais tout le paysage politique qui se trouve bouleversé, d'autant que personne ne semble en mesure de remplir le vide ainsi laissé. Pas même l'aîné de la fratrie, Bahaa, écarté au moment de la succession de son père, et qui tente aujourd'hui de prendre sa revanche en montant son propre parti.
"Qui va nous défendre ?"
A Saïda, à travers le discours de plusieurs partisans, ressort tout une palette de sentiments. Celui d'un abandon d'abord. "La communauté sunnite est véritablement orpheline. Qui va nous représenter maintenant ?", s'interroge Mohammad, un graphiste de 38 ans. Sur le marché, certains disent regretter le père, "charismatique" et qui "savait taper du poing sur la table quand il le fallait ", "contrairement au fils" qu'on estime "faible". "Le Hezbollah [parti chiite financé par l'Iran] peut prendre nos quartiers en moins d'une heure ! Qui va nous défendre ?", enrage Marouane, convaincu qu'il n'ira pas voter. L'hostilité envers la formation chiite est de plus en plus prégnante au sein des autres communautés, qui dénoncent sa mainmise sur les institutions libanaises.
En 2014, Saad Hariri avait fait le choix du modus vivendi avec le Hezbollah afin de préserver la paix civile, dans un moment où les tensions entre sunnites et chiites étaient au plus haut dans toute la région. C'est ce choix qui le contraint aujourd'hui à se retirer de la partie. Le contexte a changé et l'ambiance n'est plus à la modération. Les pays du Golfe, Arabie saoudite en tête, ont tiré un trait sur leur ex-protégé et l'ont, selon toute vraisemblance, largement "encouragé" à se mettre à l'écart. L'ancien Premier ministre ne peut pas incarner, à leurs yeux, le temps de la confrontation avec le Hezbollah.
Le fils n'a pas les mêmes atouts que son père
En faisant son annonce, Saad Hariri n'a pu retenir ses larmes, évoquant le combat porté par son père, qui s'était donné pour mission de remettre sur les rails un pays à genoux au sortir de quinze années de guerre civile. L'assassinat de cet homme, dont il n'a jamais vraiment réussi à sortir de l'ombre en raison d'un caractère trop tendre et trop indolent mais aussi de circonstances des plus délicates, a sonné le glas de la tutelle syrienne sur le Liban - après les manifestations populaires exigeant le retrait des troupes de Damas -, mais aussi le début de la montée en puissance du Hezbollah dans les institutions. Saad Hariri a tenté successivement une approche frontale puis plus accommodante avec le parti d'Hassan Nasrallah, à chaque fois à ses dépens.
Rafic Hariri, grand ami de Jacques Chirac, avait les qualités de ses défauts. Celle d'un self-made-man qui a fait fortune en Arabie saoudite et à qui tout réussissait. La crise que traverse aujourd'hui le Liban porte en partie sa marque, avec un modèle économique intenable qui combine endettement massif, clientélisme exacerbé et dépendance excessive à un secteur bancaire hypertrophié. Mais Rafic Hariri avait suffisamment de poids politique, au-delà même des frontières libanaises, pour que tout cela soit presque secondaire. Son fils a les mêmes tares, sans avoir les mêmes atouts. L'héritage était trop lourd. Les prétentions dynastiques trop ambitieuses.
