À Beyrouth, peu nombreux sont ceux qui ont pu regarder en direct à la télévision la formation de leur nouveau gouvernement, vendredi 10 septembre. En plein chaos économique, les Libanais n'ont plus le droit qu'à deux heures d'électricité par jour, l'essence se fait rare et la nourriture commence à manquer. Dans cette période d'effondrement du pays, le Liban a pourtant réussi à se doter d'un gouvernement, attendu depuis plus d'un an.
Treize mois exactement, pendant lesquels le vide politique a aggravé la crise : la livre libanaise s'est dévaluée de 90% et trois habitants sur quatre vivent désormais sous le seuil de pauvreté. Et la situation risque de rester compliquée. "La formation d'un gouvernement ne constitue pas une sortie de crise, mais un premier pas vers l'atténuation de la crise, tempère Alex Issa, docteur associé au centre de recherches de Sciences-Po et spécialiste du Liban. L'État est faible, les institutions inexistantes et il existe toujours un manque de volonté politique pour faire avancer les choses. Le gouvernement doit remédier d'urgence au manque d'essence et d'électricité, afin que les Libanais puissent se déplacer, que les hôpitaux puissent fonctionner."
Mikati, une fortune de 2,7 milliards de dollars
À la tête de ce gouvernement, un visage bien connu des Libanais : cheveux blancs, lunettes transparentes et costume cintré, Najib Mikati fait office de Premier ministre pour la troisième fois de sa carrière politique. Homme d'expérience, figure de proue de la communauté sunnite, il a réussi à créer l'union après six semaines de tractations politiques. Mais, homme le plus riche du pays avec une fortune estimée à 2,7 milliards de dollars, il reste un objet de fascination et de détestation. "Mikati est un milliardaire originaire de la ville la plus pauvre du pays, Tripoli, souligne Mohanad Hage Ali, expert du Carnegie Middle East Center. Il n'a pas la réputation d'être particulièrement généreux et il est surtout vu par les Libanais comme un homme d'affaires, avec une réputation ternie par un scandale de prêts immobiliers impliquant sa famille. Mikati n'est sans doute pas la personne idéale pour diriger le Liban, mais cette personne n'existe de toute façon pas dans la classe politique actuelle."
À 65 ans, Mikati mélange implication dans la politique nationale et affaires florissantes depuis près de trente ans. Le nouveau Premier ministre a commencé à faire fortune avec son frère, Taha, dans les années 80 en vendant des téléphones satellites pendant la guerre civile libanaise. Les Mikati ont ensuite développé un véritable empire de télécoms, au Moyen-Orient puis en Afrique. Najib Mikati va alors mettre un pied dans la politique libanaise. "Quand il se lance en politique, dans les années 90, Mikati n'est pas aussi riche qu'aujourd'hui, souligne Bruno Dewailly, géographe spécialiste du Moyen-Orient et fin connaisseur des élites libanaises. Il sait très bien que, au Liban, l'accès aux décisions politiques constitue un levier très utile pour le business. Ce qui ne veut pas dire que ces affaires sont illégales, simplement que les choix politiques au Liban ne répondent souvent qu'à l'intérêt de quelques-uns."
Une garde rapprochée qui connait bien l'équipe Macron
Tout au long de son parcours, Najib Mikati a développé des liens forts avec la France. Étudiant, il se forme à l'Insead, l'Institut européen d'administration des affaires, basé à Fontainebleau, où il se constitue un solide réseau. Puis à la tête de son empire de télécommunication, il travaille de près avec France Télécom, en particulier pour développer l'opérateur Cellis au Liban. "Sa garde rapprochée est composée de Libanais et de Français, notamment des anciens de France Télécom, indique Bruno Dewailly. Mikati possède un énorme réseau en France, tout comme sa garde rapprochée qui fréquente le milieu diplomatique tricolore et est proche d'Emmanuel Macron. C'est une des raisons pour lesquelles les Affaires étrangères et l'Élysée ont vu en lui une alternative à [l'ancien Premier ministre libanais] Saad Hariri."
Depuis un an, Emmanuel Macron s'est personnellement impliqué dans le dossier libanais en se rendant sur place après l'explosion du port de Beyrouth, en août 2020. Le président français avait alors délivré une feuille de route pour sortir le pays de la crise, conditionnée à la formation d'un gouvernement. "L'initiative française est la seule voie de sortie pour le Liban et ce gouvernement a été constitué dans l'esprit de ce plan, explique l'expert Mohanad Hage Ali, lui-même résidant à Beyrouth. La proximité de Mikati avec l'équipe Macron est de notoriété publique au Liban, le Premier ministre est soutenu à la fois par la France et les États-Unis."
D'après le quotidien local L'Orient-Le Jour, la formation du gouvernement libanais se serait d'ailleurs accélérée après une discussion directe entre Emmanuel Macron et le ministre iranien des Affaires étrangères à Bagdad, fin août. Avoir le feu vert de Téhéran, qui contrôle le très influent Hezbollah au Liban, était indispensable à la sortie de crise politique, comme l'a bien perçu la diplomatie française. "Le gouvernement français aurait préféré que Saad Hariri, avec qui il entretient d'excellentes relations, reste Premier ministre, estime Alex Issa, de Sciences-Po. Mais l'essentiel pour la France est qu'il y ait un Premier ministre libanais lui permettant de maintenir sa présence au Liban, sa principale porte d'entrée au Moyen-Orient."
Après avoir réussi l'exploit de former un gouvernement, Najib Mikati doit désormais éviter l'effondrement total de son pays. Et il y a urgence. "Ce gouvernement peut résoudre les problèmes immédiats liés à la crise, ses symptômes, mais il ne sera pas capable de s'occuper des racines de cet effondrement, glisse Mohanad Hage Ali. Il n'existe pas de remède miracle aux problèmes du Liban, avoir un gouvernement nous permettra seulement d'avoir un matelas pour amortir la chute..." Le premier signe de changement concret devrait arriver dans les prochains jours, avec le déblocage d'une aide d'urgence d'1,7 milliard de dollars par le Fonds monétaire international pour le Liban. Une courte respiration pour Beyrouth, et peut-être quelques heures supplémentaires d'électricité.
