Le pari du président turc était risqué. Dimanche, Recep Tayyip Erdogan a affolé la scène diplomatique en promettant d'expulser les ambassadeurs de dix pays occidentaux. Vingt-quatre heures plus tard, le maître d'Ankara a finalement rangé les armes et décidé de faire marche arrière. L'ancien maire d'Istanbul sait que la Turquie a trop à perdre dans un bras de fer contre l'Occident. Le géant ottoman peine à tenir debout : acculé sur le plan économique et de plus en plus isolé sur la scène internationale. Cependant, cette passe d'armes montre les talents d'équilibriste du maître d'Ankara. D'un côté, le chef de l'Etat renforce le sentiment nationaliste turc pour satisfaire son électorat. De l'autre, il préserve ses intérêts économiques en refusant d'aller au bout de ses promesses.
Une manoeuvre pour détourner l'attention
Habitué aux coups d'éclat, Recep Tayyip Erdogan n'a pas hésité à déverser sa colère dimanche, réagissant à la mobilisation de dix pays - Etats-Unis, Canada, France, Finlande, Danemark, Allemagne, Pays-Bas, Nouvelle-Zélande, Norvège et Suède - en faveur de la libération du philanthrope et mécène Osman Kavala, emprisonné depuis quatre ans sans avoir été jugé. Dans ce communiqué commun, jugé "insultant" par le président turc, les dix pays réclamaient "un règlement juste et rapide" de l'affaire. Osman Kavala, 64 ans, était initialement poursuivi pour avoir soutenu en 2013 des manifestations hostiles au gouvernement d'Erdogan, alors Premier ministre. Depuis, les charges - "fantaisistes" selon lui - se sont accumulées, dont celles de tentative de coup d'Etat et d'espionnage.
Pour certains analystes, les menaces d'expulsion sont une manoeuvre du président turc pour détourner l'attention. Avec ses multiples coups de sang sur la scène internationale, le chef de l'AKP tente de masquer une popularité qui s'effrite en interne. Inflation galopante (près de 20% selon les chiffres officiels), livre turque en chute libre (baisse de 25% face au dollar depuis le début de l'année) et sondages donnant le président conservateur perdant lors de la prochaine élection présidentielle, prévue pour 2023. "Erdogan est en train de puiser dans son fonds de commerce populiste pour faire diversion des vrais enjeux actuels de la Turquie", estime auprès de l'AFP Hasni Habidi, professeur de relations internationales à l'Université de Genève, en Suisse.
Un jeu diplomatique risqué
Dans cette entreprise, le reis s'est arrêté à temps. Une escalade des tensions aurait aggravé les zones de turbulences traversées par la Turquie. Ignoré par les Etats-Unis et snobé par la Russie, Ankara agace sur la scène internationale. Depuis deux ans, une longue liste de dossiers empoisonne ses relations avec Washington. Les rapports entre ces deux pays membres de l'Otan se sont encore dégradés depuis l'élection à la Maison-Blanche de Joe Biden, qui a succédé à Donald Trump avec lequel Recep Tayyip Erdogan avait noué des liens personnels. Attendu samedi au sommet du G20 et lundi à la conférence climat de l'ONU, Erdogan espère rencontrer à Rome Joe Biden, qui a ouvertement critiqué le bilan turc en matière de droits humains.
Quoi qu'il advienne, "le vrai message envoyé est que la Turquie de M. Erdogan n'est pas un allié fiable", estime Hasni Abidi. L'expulsion de dix ambassadeurs aurait donc signifié "s'aliéner dix membres de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), sept alliés de l'Otan, six pays de l'UE, cinq partenaires économiques clés, quatre puissances du G7, deux Etats possédant un droit de veto au Conseil de sécurité de l'ONU et un allié de défense essentiel", les Etats-Unis, faisait valoir Soner Cagaptay, responsable du programme de recherche sur la Turquie au Washington Institute of Near East Policy.
Si la Turquie tente de chercher de nouveaux interlocuteurs à l'Est, ses alliés occidentaux continuent de peser lourd sur la santé économique du pays. Ankara peut difficilement prendre le risque de se fâcher avec l'Allemagne, son premier partenaire commercial et les Pays-Bas, premier investisseur étranger dans le pays avec 16% environ du total. L'Union européenne, dont six pays étaient visés par Ankara, a absorbé en 2020 plus de 41% des exportations turques, tandis que 33,4% des importations turques proviennent de l'UE. Une nouvelle dégradation de l'économie aurait érodé un peu plus la popularité du président Erdogan, qui a bâti ses succès électoraux des deux dernières décennies sur ses promesses de prospérité. La Turquie ne peut donc pas aller trop loin avec les Occidentaux - avec lesquels elle entretient une adversité nécessaire.
