Certains l'ont baptisée "la révolte des Macaroni" : même si elles ne figurent pas au sommet de la gastronomie iranienne, les pâtes italiennes font partie des produits dont le prix a triplé ces derniers jours à Téhéran. En ce mois de mai, les Iraniens doivent aussi payer deux à cinq fois plus cher leur bouteille d'huile, leurs oeufs ou leur poulet par rapport à avril.

Cette hausse faramineuse des prix, causée par l'envolée des cours des céréales et la suppression de certaines subventions, déclenche des rixes dans les magasins et des manifestations spontanées partout dans le pays. "Le pain, le poulet et l'huile sont très symboliques en Iran, insiste Farid Vahid, directeur de l'Observatoire de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient de la Fondation Jean-Jaurès. Cette inflation fait particulièrement mal aux plus défavorisés, qui gagnaient déjà très peu, voire rien du tout. En Iran, de nombreux ouvriers ne sont pas payés depuis plusieurs mois et se nourrissaient grâce aux aides de l'Etat. Cette situation peut créer une crise sérieuse pour le régime, un point de rupture."

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Après quatre ans de sanctions internationales et deux années de pandémie, l'économie iranienne paraît en bout de course, avec une inflation générale qui atteint 40%. En urgence, le président ultra-conservateur Ebrahim Raïssi a annoncé une aide de 14 dollars par mois pour chaque famille, afin de soulager les plus démunis. Mais cette somme dérisoire ne sera pas versée avant plusieurs semaines. "L'Iran se dirige vers une situation explosive, intenable pour ses habitants, estime Farid Vahid. Avec les sanctions internationales, les pauvres sont devenus plus pauvres, la classe moyenne a disparu et les riches, liés au régime, profitent du système pour s'enrichir." Plus d'un Iranien sur deux vit aujourd'hui sous le seuil de pauvreté.

Deux touristes français arrêtés, l'Iran en pleine dérive sécuritaire

Cette crise économique s'accompagne d'une reprise en main sécuritaire de l'Iran. Un an après son arrivée au pouvoir, Raïssi, réputé être un "dur" de la République islamique, purge l'appareil d'Etat des "modérés" et tente de mettre la société au pas. "Nous sommes dans une phase politique de purification idéologique du régime iranien, comme sous Mahmoud Ahmadinejad de 2005 à 2013, observe Clément Therme, chercheur associé à l'Institut international d'études iraniennes. L'appareil de sécurité prend le contrôle sur les institutions élues, il crée une surenchère idéologique qui s'accompagne d'une fuite en avant sécuritaire, avec une répression accrue à l'intérieur du pays contre toute forme d'opposition."

C'est dans ce contexte tendu que Téhéran a annoncé l'arrestation de deux touristes français, le 7 mai. Le régime accuse ces enseignants d'avoir rencontré des syndicats pendant leur voyage et de chercher à "créer des troubles" dans le pays. "Un couple de Français qui sèmerait le chaos dans un pays de 85 millions d'habitants et déstabiliserait un pouvoir qui se dit bien établi, avec ses Gardiens de la révolution ?, questionne Behzad Naziri, membre de l'opposition en exil au sein du Conseil national de la résistance iranienne. Avec ce genre d'arrestations, le régime prouve seulement sa fragilité intérieure."

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La détention des Français a un double objectif pour le gouvernement iranien : expliquer ces manifestations par un complot international, et mettre une pression diplomatique sur Paris. Leur arrestation a été communiquée le jour même de la visite d'une délégation de l'Union européenne à Téhéran, afin de relancer les négociations sur le nucléaire iranien. "Ce timing ne doit rien au hasard, l'Iran aime manier les symboles", souffle un diplomate français.

A l'arrêt depuis début mars, les discussions autour du nucléaire iranien semblaient mal embarquées. Mais Téhéran a envoyé des signaux positifs ces derniers jours, et pourrait bien revenir à la table des négociations. "Les manifestations inquiètent manifestement l'Etat iranien, qui reste malgré tout très pragmatique et pourrait signer l'accord s'il ne trouve pas d'autres solutions pour son économie", juge Farid Vahid. En échange d'un encadrement de son programme nucléaire, l'Iran verrait les sanctions internationales progressivement levées. L'occasion de vendre à prix d'or son pétrole et son gaz, en plein bouleversement des cours mondiaux.