C'est une descente aux enfers que rien ni personne ne semble pouvoir arrêter. Plongé dans une crise politique inextricable depuis l'explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, le Liban sombre jour après jour dans un marasme économique sans précédent. Le PIB du pays a plongé de 20,3% l'année dernière, selon la Banque mondiale, plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. Et la classe politique ne parvient toujours pas à s'entendre pour former un gouvernement. En visite dans le pays les 6 et 7 mai, le ministre des Affaires étrangères français, Jean-Yves Le Drian, a appelé ses responsables à sortir de l'impasse pour échapper au "suicide collectif". Faute de changement, il menace d'imposer de nouvelles sanctions à plusieurs personnalités libanaises. Entre les querelles internes et les ingérences des parrains régionaux, les facteurs de cette paralysie sont nombreux, et l'issue plus que jamais incertaine.

Le bras de fer interne

La bataille prend des proportions homériques entre le camp du président Michel Aoun et son gendre Gebran Bassil d'un côté et celui du Premier ministre désigné Saad Hariri. Outre les traditionnelles querelles sur les postes et prébendes à distribuer entre les différents partis, les deux clans s'étrillent sur la question du "tiers de blocage". Le Premier ministre accuse le président d'imposer la nomination d'au moins 7 ministres sur les 18 pour conserver une possibilité de veto sur les principales décisions de gouvernement. Michel Aoun s'en défend et brandit, officiellement, un autre argument : dans le cadre du partage confessionnel du pouvoir, le chef de l'Etat est supposé représenter la communauté chrétienne. Il devrait donc être en mesure de nommer lui-même les ministres chrétiens.

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"Par le passé, en cas de blocage, les partis politiques arrivaient à se mettre d'accord sur un partage du gâteau explique Karim Emile Bitar, directeur du département de sciences politiques de l'université Saint-Joseph de Beyrouth. Les caisses de l'Etat n'étaient pas encore tout à fait vides et ils marchandaient l'obtention des ministères les plus lucratifs : le ministère de la santé pour entretenir des réseaux clientélistes, et le ministère de l'énergie, qui permet de passer des appels d'offres. Mais la donne est différente aujourd'hui, car cette manne a disparu."

Des parrains étrangers à couteaux tirés

Un autre désaccord de taille creuse le fossé entre le camp du Président et celui du Premier ministre désigné. Le premier est aligné sur l'axe irano-syrien. Quoique fondateur du Courant patriotique libre chrétien, Michel Aoun a conclu une alliance de circonstance avec le Hezbollah, organisation islamiste chiite sponsorisée par l'Iran, qui se pose en protecteur de la communauté chiite. Face à Téhéran, Riyad, défenseur de l'autre courant de l'islam, le sunnisme, dont Saad Hariri est le chef de file au Liban. Pour compliquer encore la donne, ce dernier, réputé proche de l'axe américano-saoudien, est en froid avec Riyad. En cause, les trop nombreuses concessions accordées par Hariri au Hezbollah...

"Paradoxalement, le Hezbollah est l'allié du Président, mais il a aussi contribué à porter Saad Hariri au poste de Premier ministre, explique le politologue. Car il a besoin de cette double garantie pour maintenir son arsenal militaire : à la fois la bénédiction de Michel Aoun et la couverture offerte par un gouvernement d'union nationale. De son côté Hariri n'a pas tellement le choix : dans une situation financière difficile, débordé sur sa droite par des faucons de la communauté sunnite, il sait pertinemment que s'il prend les manettes d'un gouvernement aujourd'hui, il sera confronté à une colère populaire sans précédent. Il estime donc que si tout le monde est représenté au gouvernement, y compris le Hezbollah, cette fureur ne sera pas uniquement dirigée contre lui."

Riad Salamé, l'encombrant argentier

Autre personnage clef de cette interminable paralysie, le gouverneur de la banque centrale. A la tête de l'institution depuis près de trois décennies, l'homme autrefois respecté dans tout le pays est tenu pour responsable de l'effondrement de la monnaie nationale.

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La cause de cette faillite ? La gigantesque pyramide de Ponzi échafaudée par Salamé - un montage financier consistant à rémunérer les investissements des clients par les fonds des nouveaux entrants - qui a caché, des années durant, la fragilité structurelle d'un Etat insolvable. "Grand argentier du système, Riad Salamé est l'homme qui en savait trop, complète le professeur Karim Bitar. Il connaît tous les secrets de cette oligarchie politico-financière, c'est un système où tout le monde se tient, si bien que s'il devait être délogé, le séisme serait énorme."

Quels scénarios de sortie de crise ?

Après neuf mois de crise, difficile d'entrevoir le bout du tunnel. Emmanuel Macron, au chevet du Liban dès le lendemain de l'explosion du port de Beyrouth, s'était montré très volontaire début août pour faciliter la concertation politique. Les pressions de Paris n'ont, depuis, débouché, sur aucune avancée concrète. Fin avril, la France qui agitait la menace des sanctions, a fini par annoncer "des mesures restrictives en matière d'accès au territoire français à l'encontre de plusieurs personnalités impliquées dans le blocage politique", sans en dévoiler les noms. "Les responsables du blocage doivent comprendre que nous ne resterons pas inactifs", a déclaré Jean-Yves Le Drian. A Beyrouth, ce 7 mai, il a prévenu que de nouvelles sanctions pourraient être appliquées.

"En réalité, ce sont des changements régionaux qui seraient décisifs, estime le politologue Karim Bitar. Si les négociations discrètes initiées entre l'Arabie saoudite et l'Iran à Bagdad aboutissaient à une détente, cela pourrait se répercuter sur le Liban et les parrains régionaux des acteurs politiques libanais pourraient les inciter à se montrer plus conciliants."

L'aggravation de la crise économique pourrait, enfin, forcer un dénouement. Jusqu'à aujourd'hui, les biens de première nécessité (eau, essence, riz, pâtes) étaient subventionnés par la Banque centrale, ce qui permettait aux ménages les plus pauvres de survivre. Mais bientôt l'Etat n'aura même plus les moyens de soutenir ces produits. "Nous sommes à quelques semaines d'un effondrement de l'Etat, alerte Karim Bitar. Un tel scénario pourrait conduire à une nouvelle révolution, la hantise de la classe politique."