Il ressemble à un capitaine, menotté à son gouvernail et contraint d'assister depuis les premières loges au naufrage irréversible de son navire. Hassane Diab a beau avoir démissionné de sa fonction de Premier ministre au lendemain de l'explosion du port de Beyrouth, le 4 août dernier, il continue de gérer les affaires courantes d'un Liban en plein effondrement, la classe politique se montrant incapable de s'entendre sur la formation d'un nouveau gouvernement. "C'est le seul emploi au monde dont il semble impossible de démissionner", a-t-il déclaré le 15 mars dernier au Financial Times, après avoir menacé au début du mois de "s'abstenir de remplir ses fonctions".
Un Premier ministre qui gagne moins de 1 000 dollars par mois
L'ancien professeur d'université de 61 ans, premier technocrate à être désigné à la présidence du Conseil libanais, est déjà resté plus longtemps Premier ministre démissionnaire qu'en activité ! Durant ces sept derniers mois, il a assisté, impuissant, à la paralysie de la scène politique, pendant que le pays continue de s'enfoncer dans la crise économique à un rythme de plus en plus soutenu. Après s'être stabilisé à environ 8000 livres pour un dollar américain (contre 1500 pour un dollar au taux officiel), le billet vert s'échange désormais autour de 15 000 livres sur le marché noir. Concrètement, cela veut dire que la grande majorité des Libanais a vu son pouvoir d'achat divisé par dix en un peu plus d'un an, la plupart des biens consommés étant importés.
Le salaire minimum équivaut désormais à 72 dollars par mois, tandis que celui du Premier ministre démissionnaire est inférieur à 1000 dollars. Cette absence de perspectives, à laquelle s'ajoute la pandémie de coronavirus, met en péril toutes les institutions privées ou publiques du Liban, des hôpitaux aux écoles en passant par l'armée, faisant craindre une sérieuse dégradation de la situation sécuritaire.
Une cible pour les chefs de clans politiques
Il y a un an, Hassane Diab annonçait que le Liban allait faire pour la première fois de son histoire défaut sur sa dette et pavait la voie à des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI). Cette prise de position, qui obligeait la classe politique traditionnelle à rendre des comptes, a fait de lui l'ennemi à abattre aux yeux de la majorité des dirigeants locaux, y compris pour ceux qui lui avaient permis de briguer la présidence du Conseil. L'orgueilleux technocrate, sans appui populaire et sans soutien de la part des leaders de sa communauté (sunnite), pensait pouvoir contourner les chefs de clan, qui sont à la tête du pays depuis des décennies. Pari perdu.
Mis en cause dans l'explosion du port, il a fini par faire ce que tous les hommes politiques locaux font lorsqu'ils se sentent menacés : dénoncer une attaque contre sa communauté pour bénéficier de l'appui de ses leaders. Alors qu'il avait été nommé par le Hezbollah et ses alliés, Hassane Diab s'est rapproché de Saad Hariri au cours de ces derniers mois. Le fils de l'ancien Premier ministre, Rafic Hariri, a été désigné à la présidence du Conseil en octobre dernier, mais ne parvient pas à s'entendre avec le président de la République, Michel Aoun, sur la formation du gouvernement.
Face à ce bras de fer sans fin, le Hezbollah, qui a pris le parti de Michel Aoun, a proposé un plan B consistant à "réactiver le gouvernement Diab". Une proposition à laquelle le Premier ministre démissionnaire a répondu par une fin de non-recevoir, mais qu'il pourrait être forcé d'accepter, si la situation ne se débloque pas ! Seule éclaircie au tableau, la France envisage sérieusement de recourir aux sanctions financières contre les dirigeants libanais. Ce qui, sans être suffisant, pourrait permettre de faire un peu bouger les choses.
