Le conflit israélo-palestinien va-t-il se résoudre à Pékin ? L'hypothèse, a priori farfelue, a été avancée le plus sérieusement du monde par le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, le 24 mars dernier. "Les invitations sont lancées", a annoncé solennellement ce diplomate expérimenté depuis Neom, ville futuriste d'Arabie saoudite, où les entreprises chinoises sont à pied d'oeuvre.
Ignorée par les Israéliens, la proposition a été reçue avec enthousiasme par plusieurs ministres palestiniens, négligés par leurs alliés arabes ces dernières années. "Dans ce dossier, le poids des Chinois reste limité, ils manquent de connexions profondes avec toutes les parties prenantes, relativise Andreas Krieg, spécialiste du Moyen-Orient au King's College de Londres. Mais leur proposition d'ouvrir des négociations de paix montre leurs ambitions diplomatiques sur le long terme. Leur message : bientôt, plus personne ne pourra se passer de la Chine dans la région."
Pour la jeunesse arabe, Pékin est l'allié numéro un
Pékin n'est plus en terrain inconnu au Moyen-Orient. Depuis la décision américaine, sous Barack Obama, de se désengager de la région et de pivoter vers l'Asie, la Chine peut avancer ses pions discrètement dans le Golfe et au Proche-Orient. "Son approche est avant tout économique, elle investit et ne cherche jamais la confrontation avec les puissances de la région, souligne Jon Alterman, du Center for Strategic and International Studies (CSIS). L'exemple le plus marquant en est l'Arabie saoudite, dont la Chine est devenue le premier partenaire commercial grâce à ses importations de pétrole et au rôle majeur joué par les entreprises chinoises dans les infrastructures saoudiennes."
Sans faire les gros titres, la Chine s'est implantée dans tous les pays arabes ces dix dernières années. Aujourd'hui, plus de 200 000 Chinois vivent aux Emirats arabes unis (EAU). En Arabie saoudite, des collégiens apprennent désormais le mandarin en troisième langue. Et lorsque l'enquête annuelle Arab Youth Survey demande aux jeunes du monde arabe quel pays ils considèrent comme un allié, ils sont 73 % à répondre la Chine, en tête de ce classement diplomatique, bien loin devant les Etats-Unis (56 %). Une preuve de l'efficacité locale du soft power chinois, encore accélérée par la crise du Covid-19.
Tout au long de la pandémie, Pékin a en effet fourni masques, équipements médicaux et conseils pour enrayer la propagation du virus, notamment grâce à ses technologies de surveillance. "Le Covid-19 a transformé l'image de la Chine au Moyen-Orient, confirme Jonathan Fulton, politologue à l'université Zayed d'Abu Dhabi. Pékin représentait déjà un modèle très attractif pour ces pays, mélange d'économie prospère et de régime autoritaire. La réponse efficace à la crise a encore accentué ce sentiment." Plus important encore, Pékin symbolise aujourd'hui l'espoir, avec ses vaccins par millions.
Avec les Émirats, une offensive vaccinale mondiale
Les Emirats arabes unis ont été le premier pays au monde à approuver le vaccin de Sinopharm, le cheikh Mohammed al-Maktoum de Dubaï s'en faisant injecter une dose dès le 3 novembre 2020. Décisifs pour inoculer à ce jour au moins une dose à 90 % de la population émiratie, les produits chinois ont aussi permis aux EAU de lancer leur propre offensive vaccinale à l'étranger. "La Chine a été cruciale pour notre sortie de crise, explique Abdulkhaleq Abdulla, professeur de sciences politiques à Dubaï. Avec le surplus de doses, les EAU ont pu rapidement offrir des vaccins à leurs pays alliés et étendre leurs liens diplomatiques."
Et ce partenariat sanitaire n'en est qu'à ses débuts. Fin mars, le ministre Wang Yi a inauguré la première usine de fabrication de vaccins chinois sur le sol émirien. Projetant une production de 200 millions de doses cette année, la Chine compte utiliser les Emirats comme plaque tournante de sa distribution vaccinale à travers le monde.

Infographie
© / L'Express
Pékin n'oublie pas Téhéran
De l'autre côté du golfe Persique, le chef de la diplomatie chinoise vient de finaliser un nouveau coup de maître. Le 27 mars, il a conclu, depuis Téhéran, un partenariat stratégique de vingt-cinq ans avec l'Iran. Cet accord, en discussion depuis 2016, a enflammé les médias américains, certains y voyant la formation d'un nouvel "axe du Mal" entre les deux grands ennemis de l'Amérique. "Des commentateurs ont avancé des montants d'investissements chinois, complètement fantasques, de 400 milliards de dollars, qui ne correspondent à aucune réalité, explique Esfandyar Batmanghelidj, directeur du think tank Bourse & Bazaar spécialisé dans la diplomatie économique au Moyen-Orient. Cet accord est en réalité une feuille de route, comme la Chine en a signé avec l'Irak (2015), l'Arabie saoudite (2016) ou les Emirats (2018). Il s'agit d'une promesse de coopération et d'un message diplomatique à destination de Téhéran, pour signifier que Pékin n'oublie pas les Iraniens dans son développement au Moyen-Orient."
Surtout, le timing de cet accord ne doit rien au hasard, deux mois après l'arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche. "Sous Donald Trump, les Américains ont abandonné leur rôle de premier plan sur la scène internationale, ce dont Pékin a profité, rappelle Jonathan Fulton. Avec Biden, l'Occident parle d'une même voix, et les Etats-Unis reviennent sur le terrain diplomatique. Les annonces chinoises au Moyen-Orient indiquent à Washington que le jeu a changé, et que Pékin a développé bien plus d'atouts que ce que les Américains imaginaient..."
Preuve de son influence croissante dans la région, aucun pays musulman n'ose critiquer la répression des Ouïgours, minorité chinoise musulmane persécutée. Le prince héritier d'Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, protecteur des lieux saints que sont la Mecque et Médine, est même allé jusqu'à saluer le travail effectué par Pékin "contre le terrorisme et l'extrémisme"... "Que l'Arabie saoudite et l'Iran restent silencieux sur le génocide des Ouïgours semble incompréhensible, pointe Andreas Krieg. C'est le signe flagrant de leur dépendance envers Pékin. Si vous dénoncez le génocide, vous pouvez dire adieu à vos relations avec la Chine, et aux investissements qui vont avec."
