Il est 18h07. L'heure à laquelle Beyrouth et ses habitants ont été emportés il y a tout juste un an par la pire explosion non nucléaire de l'histoire. Dans un silence de cathédrale, des dizaines de milliers de Libanais se recueillent devant le port, le lieu du crime. Puis, une voix au micro vient changer l'ambiance du tout au tout. "Tous au Parlement", hurle-t-elle, avant qu'une marée humaine prête à en découdre avec les responsables politiques ne marche vers le centre-ville.
En ce jour de deuil national et à quelques heures du ralliement des familles des victimes du 4 août au port, Beyrouth a des airs de ville fantôme. Dans les quartiers généraux des pompiers du quartier de Karantina, les mères des jeunes hommes qui ont été envoyés à la mort pour éteindre l'incendie patientent sur des chaises en plastique en serrant le portrait de leur bien-aimé. Rita Hitti, qui a perdu son fils, son beau-fils et son neveu, a quitté Qartaba, son village au nord de la montagne libanaise, pour cette journée d'hommage. Sur son visage, la tristesse cède rapidement la place à la colère.
De hauts dirigeants mis en cause par un rapport
De part et d'autre de la ville, les familles des victimes affluent devant le port sous une pluie d'applaudissements. Tracy et Paul Naggear, les parents de la petite Alexandra, 3 ans, décédée à la suite de ses blessures, marchent, dignes, les lèvres serrées. "Où est l'humanité lorsque le crâne de votre fille se brise contre un mur ? Les responsables sont chez eux en ce moment comme des lâches, ou plutôt des traîtres", hurle le papa au micro.
"Ils nous ont tués dans nos maisons, là où on est censés être le plus en sécurité. Ils savaient et ils n'ont rien fait", accuse une journaliste sur l'estrade installée devant le port face aux silos à grains détruits. Un rapport de l'ONG Human Rights Watch publié mardi met directement en cause différents responsables politiques, dont le président Michel Aoun ou le Premier ministre par intérim Hassane Diab, affirmant qu'ils étaient au courant de la présence de 2754 tonnes de nitrate d'ammonium stockés dans un hangar du port depuis 2014, et qu'ils n'ont pris aucune mesure pour éviter la catastrophe. Lors de la double explosion le 4 août 2020, 218 personnes sont mortes et plus de 7000 autres ont été blessées.
Des cordes de pendu à la main, certains manifestants affichaient leur colère contre cette classe politique accusée de "négligence criminelle". Une femme voilée tient un panneau avec des photos d'elle grièvement blessée au visage suite à la déflagration. "Mon gouvernement m'a fait ça", martèle-t-elle. Au-dessus des têtes, une escadrille de l'armée de l'air et des drones survolent le port.
Sentiment d'impuissance
Dans un mélange des genres, des manifestants lancent des "Thawra, thawra (révolution)" tout en appelant à une enquête internationale. La révolution d'octobre 2019 n'a pas tout à fait dit son dernier mot. Margot, 22 ans, une étudiante française en Erasmus, porte une écharpe aux couleurs du drapeau libanais. "Cela fait 7 mois que je vis à Beyrouth et il me semble important de montrer toute ma solidarité avec ses habitants après le drame qu'ils ont vécu", dit-elle. Des banderoles géantes où il est inscrit "4 millions de Libanais, assassinés, blessés, touchés, spoliés, kidnappés", sont affichées sur la façade d'un immeuble encore marqué par l'explosion.
Sous un soleil de plomb, un jeune garçon qui a perdu son père lors de l'explosion se tient sans ciller à côté de son oncle qui se déchaîne. "Mon frère est mort à cause de voyous. Un an après, la justice n'a toujours pas été rendue", s'époumone l'homme, le doigt levé. Il est 19h30 sur la place des Martyrs, autrefois le centre névralgique de la révolution, situé au centre-ville. Des dizaines de jeunes lancent des pierres contre les forces de l'armée, sous les bruits assourdissants de la tôle frappée par des manifestants. Des gaz lacrymogènes fusent de part et d'autre. "Seul le recours à la violence nous permettra de déboulonner nos dirigeants", se convainc Charles, 18 ans, les yeux rougis par la fumée, avant d'être arrêté par la police du Parlement quelques minutes plus tard. A l'impossible deuil se mêle le sentiment d'impuissance...
