Par une journée banale d'octobre, je suis sortie de chez moi pour rencontrer une amie journaliste, Florence, revenue au Liban parce que de son empreinte, elle a du mal à se défaire. Moi c'est à nos traumas que je ne me fais toujours pas. À nos mémoires sommées au silence aussitôt qu'il s'agit de les mettre à profit d'une histoire consensuelle et pourtant ravivées aux premiers accrochages entre ces forces armées, et milices en tous genres, sorties de leurs caches aux moindres escarmouches ou discours irresponsablement venimeux de la part d'un des acteurs - peu importe lequel - de ce conglomérat de cartels qui nous tient en joue depuis si longtemps qu'on a bien fini, nous aussi, par le trouver familier. C'est qu'à force de caricaturer sa douleur, on finit par l'apprivoiser. C'est qu'ici, nous avons si bien domestiquer nos tyrans que nous ne savons plus qui d'eux ou de nous, tient l'autre en laisse. Dans cette prise d'otage, il n'y a plus aucun autre consensus que celui de l'instinct à l'extrême, de la réaction à la réaction, de la menace des armes brandies contre le moindre discours. Les laisses n'autorisent aucun consensus, elles placent les proies et les tyrans en attitude de codépendance à la violence, à la domination ou à la soumission sans aucun modus vivendi possible pour lancer un dialogue, de concert, avec une acceptation consensuelle de la douleur de l'autre. Ici, il n'y a de consensuel que la corruption, le mensonge et une entente tacite de ne jamais lever le voile sur une vérité qui impliquerait à tout un cartel de se mouiller en même temps.
Ainsi donc, jeudi, par une journée banale d'octobre, je me suis rendue dans un café du centre-ville pour rencontrer cette amie revenue, après trois ans, faire le constat de son amour mythifié pour un pays qu'elle avoue avoir du mal à reconnaître. Comment lui dire qu'ici le concept de tragédie grecque est devenu une métaphore vide de sens. Ou du moins trop pleine par nos vécus sans cesse rejoués. Comment lui dire qu'ici une journée banale d'octobre suffit à faire écho à ses yeux tristes où chavire l'image d'un Beyrouth disparu. Nous ne nous doutions pas encore de ce qui se jouait en dehors du café où nous faisions connaissance après une amitié virtuelle sur le net. Au terme d'une heure et demie d'échanges, nous sortons. Je suis pressée. J'entends une première explosion, diffuse. Elle résonne de dedans. Nos mémoires n'oublient rien. J'évince le pire en pensant à un camion déversant du gravier bruyamment sur un chantier. Une deuxième déflagration un peu moins sourde vient contredire ce réflexe de survie à refuser le constat de nos conflits intestins comme autant de bombes à retardements. A la troisième, je conseille à Florence de rester chez elle et me précipite sur ma voiture.
Direction ma maison. Mon domicile. Mon chez moi où l'on croyait encore pouvoir nous abriter du pire avant que le 4 août ne vienne remettre en question nos abris les plus sûrs. Ce jour funeste du mois d'août 2020 qui a prouvé qu'il existe des cratères en dessous desquels il n'y a plus lieu de se battre puisque d'une pierre rouge notre effondrement est désormais marqué, notre incapacité à impliquer des coupables, à revendiquer une vérité sans ébranler tout l'édifice d'une pluralité devenue la métaphore ridicule et rachitique d'elle-même, réduite à n'être plus qu'une représentation caricaturale de ce qu'elle aurait dû être. En réalité notre pluralité n'est plus qu'une piètre complexité maintenue communautairement par le biais de chefs de gangs habilités par un vote électoral à parité confessionnelle à représenter des minorités qui se sont convaincues que leur vivre-ensemble devait passer forcément par ces cartels rondement menés et installés à tous les postes administratifs clefs.
Les messages sur le groupe de l'école de mes enfants. La panique des mères
Ce matin donc banal d'octobre, j'ai roulé en trombe, comme j'avais vu faire ma mère sous des rafales d'obus, la voiture pleine à craquer de mômes dont certains n'étaient pas les siens. Sur mon téléphone les vidéos et les images affluent. Les messages sur le groupe de l'école de mes enfants. La panique des mères. L'une d'elles, alarmiste. "Je pars ramener ma fille. Il est hors de question qu'elle vive ce que nous avons vécu !" Les enfants des établissements limitrophes aux affrontements ont déjà été évacués hors des classes loin des vitres en lieu sûr, dans les corridors, pour éviter des impacts d'obus ou de balles perdus ou mal dirigés. Ceux que les parents, impatients de serrer leurs enfants dans leurs bras sont venus chercher, ont dû raser les murs sous des rafales de tirs de roquettes et de mitraillettes, têtes baissées en s'abritant derrière des voitures parquées au bord de la route. Moi j'ai laissé les miens dans leur établissement. L'école est encore le lieu le plus sûr.
Je pense en revanche à Florence. Aux codes de sécurité d'urgence qu'elle n'a pas. Je tente de l'appeler pour lui dire de ne pas trop pousser ses instincts de journaliste vers les lieux des affrontements. De rester à l'abri. Elle ne répond pas. Je laisse tomber. De toute manière, c'est chaque fois la même mort qui fait que l'on ne ressent plus rien. D'où le danger. Je me demande si on peut bâtir un pays, se battre pour ce que nous voudrions qu'il soit, rongés par la lassitude d'y vivre, par cet espoir comme une entaille ouverte dans laquelle il vaut mieux ne pas regarder puisque à l'impuissance nous sommes voués. Triste. En deuil. En colère. Tout ça pourquoi ? Pour que la vérité sur l'explosion du 4 août 2020 n'éclate jamais ailleurs qu'aux petits jours mesquins de la corruption et de ceux qui, ayant intérêt à la maintenir, dissimulent tout fait susceptible d'incriminer l'un d'eux ?
Non à la destitution du juge Bitar chargé d'enquêter sur l'explosion du port
Hier, par un jour banale d'octobre j'ai eu envie de crier Non à la réédition de la peur, de nos quotidiens sans cesse rejoués, de nos cris de mères effrayées d'expliquer à nos enfants qu'il leur suffira de tuer l'innocence en eux pour commencer de vivre. Non à la destitution du juge Bitar chargé d'enquêter sur l'explosion du port. Sur tous les réseaux sociaux, de clamer Non à l'intimidation par les armes et la force. Non à la politisation de l'enquête du port. Non à la confessionnalisation des adversités politiques à l'interne - tour de passe-passe orchestré par ceux qui, prétendant s'affronter, nous feraient croire à leur détestation s'ils ne se partageaient, si bien sous la table, le gâteau libanais.
Hurler non à cette manie de se dérober de la justice par des effarouchés tombés de manière toujours si opportune qu'il en devient presque juste de se demander s'il n'est pas possible de s'entendre entre "ennemis utiles". Non à leur intimidation par la peur semée en plein jour, dans un quartier truffé d'établissements scolaires. Mais revendiquer ce droit de dire Non serait-ce-là prendre le risque de voir cet ultime acte de responsabilité civile se transformer en "irresponsabilité" par ceux-là mêmes qui, passés maîtres dans l'art de tout récupérer à leur avantage, détourneront, une fois encore notre colère contre nous-mêmes, aux profits de leurs intérêts fratricides ?
"Ne ferme pas la porte à l'erreur, sinon par où entrera la vérité ?"
Il y a un verbe en arabe pour définir l'effritement. Harhar. Comme ça se prononce. Avec un H aspiré. Inspiré. Sangloté. Pas pleuré. Comme un cri. Un murmure. Un chuchotement. Une honte. On ne meurt jamais fièrement quand on s'effrite, et dans cette mort-là, il y a la douleur de ne pas pouvoir se défaire de notre humiliation. Une de mes filles à l'étranger me le dit. "C'est terrible, dit-elle, depuis deux ans comme on nous regarde !" Je veux en savoir plus. Je lui demande de me dire comment, on la regarde, elle, l'étrangère originaire de ce pays qui traîne son ratage comme une honte publique. Elle avale sa salive, a du mal à parler, se reprend et me dit : "Comme une ratée. Sur nos fronts, tout s'affiche. Notre impuissance. Notre échec. Notre déliquescence." Un mois plus tôt, je n'avais pas eu de voix. Pas de mots. Pas de réponses à offrir à ma fille.
Aujourd'hui, je le sais, il n'y a pas de pays ratés. Il y a des pays empêchés de développer leurs souverainetés, pris en otage de tant d'enjeux qu'ils en oublient de se penser autres. Envie de dire à ma fille, relève-toi, et va, la tête haute et l'esprit frondeur. Envie de lui dire qu'on ne commence jamais une vie - ni un pays - en s'assimilant à un ratage. Ce qui compte c'est l'action. Se dire que l'échec est une illusion de l'histoire - fabriquée par ceux qui la font c'est-à-dire les vainqueurs du moment. Je pense à cette phrase de Rabindranath Tagore : "Ne ferme pas la porte à l'erreur, sinon par où entrera la vérité ?" Je veux croire que le ratage de ce pays est une étape momentanée et qu'un jour, cet autre proverbe arabe vaincra de tout. "Il n'y aura de juste au final, dit la maxime, que la vérité". Je veux croire pour nos pays qu'elle éclatera un jour par-delà toutes nos défaites. Tout passe et rien ne dure. Sauf peut-être la lutte !
Hyam Yared, romancière et poète libanaise, vient de publier Implosions (Equateurs)
