Le gouvernement iranien a annoncé son refus de participer au premier cycle de négociations visant à rétablir le fameux accord limitant sa capacité de développement d'armes nucléaires, connu sous le nom anglais de Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA) ou, en français, Accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Pour débuter les négociations, Téhéran exige la levée des sanctions imposées par l'administration Trump.

À l'évidence, il faut y voir une tactique destinée à renforcer sa position de négociation vis-à-vis des États-Unis. Il est cependant indispensable que cette position doit être crédible et interprétée comme telle par les deux parties. Aux yeux de l'Iran, le président Joe Biden est particulièrement vulnérable sur le sujet du nucléaire iranien. De fait, Biden affirme depuis longtemps que l'abandon de l'accord nucléaire était une erreur, qu'il avait l'intention de corriger à la première occasion.

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Le nouveau président américain doit donc ressusciter l'accord original ou le remplacer par un traité similaire. Les Iraniens, qui sont d'excellents négociateurs, comprennent très bien la politique américaine. S'ils estiment que Biden doit à tout prix rétablir l'accord initial ou son équivalent, alors ils lui mèneront la vie dure.

Passer pour quelqu'un d'irrationnel est l'une des meilleures façons de démarrer une négociation. Les acteurs rationnels se croient raisonnables et partent du principe que leurs homologues les considèrent ainsi. Les négociateurs ont beau être rationnels, en montrant leurs cartes de façon raisonnable, ils ne font qu'offrir à leurs concurrents un mode d'emploi pour cesser les discussions. Dans l'art de paraître suicidaire, il n'y a pas plus expert que l'Iran, sauf que ce pays est aussi effrayé par l'anéantissement nucléaire que n'importe quel autre.

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Le fanatisme religieux affiché au sujet de la destruction d'Israël, par exemple, ne correspond à aucune réalité. Les Israéliens possèdent un arsenal nucléaire important et jouissent d'années d'expérience à déjouer les menaces iraniennes. Toute attaque serait détectée dès le début de son processus de planification, et Israël déclencherait une frappe préventive. En d'autres termes, le pire stade où l'Iran pourrait se trouver, c'est à la veille de l'achèvement d'une arme nucléaire. Ses dirigeants le savent parfaitement.

Le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, le 27 janvier 2021 à Erevan

Le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, le 27 janvier 2021 à Erevan

© / afp.com/Karen MINASYAN

D'un autre côté, l'intérêt d'un programme nucléaire est énorme. Il montre que l'on aspire à posséder une arme nucléaire, sans avoir à fournir le moindre indice de la concrétisation, ou non, d'un tel programme. Cette posture est parfaite pour l'Iran. Elle est effrayante, mais ne force personne à s'engager dans des actions risquées pour y mettre fin. Les outils nécessaires à la construction d'un programme sont là, et les efforts pour le mettre en place sont apparemment sérieux. L'Iran peut obtenir des concessions en échange de la non-concrétisation de son programme de bombe atomique, et cela sans être directement menacé d'annihilation.

L'économie iranienne est en ruines

Parallèlement, l'Iran tente d'affirmer son pouvoir de manière plus efficace, en apportant son soutien, par exemple, aux Houthis au Yémen, au Hezbollah au Liban, au Hamas à Gaza, au Corps des gardiens de la révolution islamique dépêchés en Syrie, et en s'impliquant lourdement en Irak. Sa tactique de politique étrangère la plus efficace dans la région consiste à fournir un soutien secret aux forces non iraniennes susceptibles de faire pression sur les États arabes sunnites, sur Israël et sur les forces américaines encore déployées dans la région.

Les armes nucléaires iraniennes ont tout d'un concept théorique conçu pour amplifier la puissance de Téhéran. En fait, la vraie puissance de l'Iran relève de sa capacité à déstabiliser certains pays. Par rapport à la construction d'une arme nucléaire et de missiles pour la transporter, cette stratégie ne comporte qu'un risque minime. L'Iran veut avoir la capacité de passer au nucléaire mais... sans passer au nucléaire, tout en engageant Israël, les Arabes et les Américains dans des opérations secrètes difficiles à contrer.

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Refuser de discuter de l'ancien traité nucléaire sert deux objectifs. Cela permet de tester le nouveau président américain et de voir jusqu'à quel point cet accord lui est impératif - et cela offre aux Iraniens la possibilité de hisser leurs priorités actuelles à un niveau encore plus élevé en exploitant le désir américain d'un accord ressuscité. Ce qui ne comporte pas de véritable inconvénient pour l'Iran.

Ce dont Téhéran a besoin plus que tout, c'est de la levée des sanctions imposées par Trump, qui ruinent son économie et mettent les architectes du premier accord [l'administration Obama-Biden] en bien mauvaise posture politique. Ce à quoi s'ajoute la coalition naissante entre les États arabes sunnites et Israël, un alignement théoriquement défensif qui pourrait, comme l'Iran en a parfaitement conscience, vite passer à l'offensive.

Si Biden veut tenir ses promesses, il doit ressusciter une version quelconque de l'ancien traité. Son problème est qu'il n'a pas encore vraiment commencé à gouverner. Les premiers mois de toute nouvelle administration américaine sont une extension de la campagne. C'est dans ce sens qu'il faut interpréter le raid aérien ordonné contre les milices soutenues par l'Iran en Syrie : il s'agissait pour Biden de montrer qu'il est prêt à s'attaquer aux opérations secrètes des Iraniens.

Ces derniers observent attentivement la situation politique américaine afin de voir si c'est la gauche du Parti démocrate ou le centre qui gouverne. Également pour faire suite à sa promesse de campagne en faveur des droits de l'homme, Biden s'en est pris au leader saoudien Mohammed ben Salmane - qui, selon les services de renseignements américains, aurait validé le meurtre de Jamal Khashoggi. Puis il a essayé d'atténuer les dommages causés à la relation américano-saoudienne afin de ménager Riyad.

Les États-Unis, en effet, ne peuvent pas se passer de la nouvelle coalition israélo-arabe pour bloquer les ambitions secrètes de l'Iran. Le concours de l'Arabie saoudite leur est indispensable. Tous les présidents américains doivent résoudre la quadrature du cercle entre ce qu'ils ont promis de faire et ce qu'ils doivent faire. C'est ainsi que Biden a un problème : il s'est engagé à ressusciter un accord qui n'abordait pas vraiment le problème de l'Iran, et il doit le faire pour montrer aux Européens qu'il n'est pas Trump, tout en faisant bien comprendre aux Iraniens qu'il ne va pas abandonner la stratégie de Trump sans apporter de changements fondamentaux à la politique iranienne des États-Unis. Cela n'est pas une équation facile. Et l'Iran fera tout pour la compliquer encore davantage.