L'image est un peu floue. Assise devant un rideau fleuri, la jeune femme a les yeux baissés, un voile noir maladroitement serré sur ses cheveux. Elle s'excuse auprès du peuple iranien : oui, elle et ses 14 collègues marins sont entrés illégalement dans les eaux territoriales iraniennes. La scène se passe fin mars 2007. Les Iraniens, qui ont arrêté quelques jours plus tôt quinze marins britanniques, mettent en scène les aveux de la seule femme du groupe, non pas à la télévision nationale, mais dans sa chaine diffusée en arabe. Cette vidéo aura beaucoup de retentissement et poussera sans doute le Royaume-Uni à négocier la libération des otages, qui aura lieu 13 jours après leur arrestation.

Le 28 mars 2007, la Britannique Faye Turney est contrainte à des aveux télévisés. AFP PHOTO/AL-ALAM (Photo AL-ALAM TV / AFP)
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Depuis mai 2020, c'est un jeune Français, Benjamin Brière, qui se retrouve lui aussi accusé par Téhéran d'espionnage. Le 25 décembre, il a entamé une grève de la faim pour dénoncer sa détention. Son crime ? Avoir pris des photos avec un drone dans un parc naturel et avoir critiqué sur les réseaux sociaux le port obligatoire du voile islamique pour les femmes iraniennes. "L'enjeu est ailleurs, mon frère se retrouve être un instrument de négociations qui le dépassent. Un jeune Français se retrouve au centre de conflits entre pays, ce qui lui échappe évidemment", écrivait sa soeur récemment dans une lettre ouverte. Le fait est qu'il est difficile de donner tort à cette soeur éplorée, l'Iran est tant coutumier de l'usage des otages comme instrument diplomatique. L'exemple le plus célèbre reste bien évidemment celui de l'ambassade des Etats-Unis, où 52 diplomates ont été retenus pendant 444 jours. Mais le régime islamique ne s'est pas arrêté à cet épisode marquant.
Avant ce touriste français et Fariba Adelkhah, la chercheuse franco-iranienne, arrêtée en janvier 2019, détenue puis assignée à résidence, ou encore la Britannico-iranienne Nazanin Zaghari- Ratcliffe, emprisonnée depuis avril 2016, l'Iran a eu recours à ce procédé des dizaines de fois. Ils sont actuellement une douzaine d'occidentaux, dont certains binationaux iraniens, retenus par le régime de Téhéran. C'est la marque de fabrique de l'Iran : aucun autre pays ne fait usage de la stratégie des otages de manière aussi systématique. Dès que l'Iran se trouve en situation de faiblesse, ou qu'il a besoin d'un levier de négociation dans le cadre de discussions internationales, une vie se retrouve broyée. Dans un tweet publié le 7 mai 2021, l'ex-otage Jason Rezaian, journaliste irano-américain du Washington Post, n'y va pas de main morte : "l'Iran arrête régulièrement des binationaux, les soumet à diverses formes de torture, les privent de leurs droits les plus fondamentaux et les échangent ensuite contre leur autre pays de nationalité. Non seulement l'Iran reconnait la double nationalité, mais en plus elle vise ses ressortissants spécifiquement".
Binationaux ou pas, avec cette stratégie des otages, Téhéran fait-il un bon calcul ? Cela permet-il réellement au régime d'obtenir vraiment des avantages sur la scène internationale ?
Revenons à nos marins britanniques, en mars 2007. A l'époque, Mahmoud Ahmadinejad est au pouvoir depuis près de deux ans en Iran. Depuis son arrivée à la présidence, la possibilité et la rumeur d'une confrontation avec George W. Bush, qui officie dans son deuxième mandat, enfle sans cesse. "A quoi ressemblerait la guerre avec l'Iran ?" titrait même en septembre 2006 Time magazine. A un an et demi de l'élection américaine, et alors que l'idée d'une guerre fait son chemin, Téhéran cherche alors à rappeler aux Anglo-saxons qu'il n'y aura pas de solution au bourbier irakien sans leur concours. De plus, la veille de l'arrestation des marins britanniques, l'Iran imprime des millions de nouveaux billets arborant le symbole nucléaire, alors que quelques mois plus tôt, fin 2006, la communauté internationale vient de décider des sanctions les plus importantes à ce stade contre l'Iran. Après d'intenses tractations diplomatiques, les matins sont finalement renvoyés chez eux le 6 avril. Le lundi 9 avril 2007, journée du nucléaire en Iran, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad annonce alors "la plus grande réussite scientifique de l'histoire de la République islamique d'Iran", après le passage au "stade industriel" de l'enrichissement de l'uranium, lors d'un discours prononcé dans le complexe nucléaire de Natanz.
Fin mai, deux jours après l'annonce des accusations contre Benjamin Brière, l'Agence internationale de l'énergie atomique faisait part de ses inquiétudes concernant la situation de plusieurs sites nucléaires iraniens non déclarés, tandis que le stock d'uranium enrichi de Téhéran est désormais près de 16 fois supérieur à la limite autorisée par l'accord international de 2015.
Pris au piège d'un système absurde, et otage d'enjeux diplomatiques les dépassant, ces hommes et femmes n'ont que peu de poids dans l'édifice iranien. En attendant la bonne monnaie d'échange ? La République islamique pense y gagner beaucoup. Outre l'enjeu du levier diplomatique, elle lui permet aussi de faire libérer certains de ses citoyens. Au cours des dernières années, la République islamique a procédé à plusieurs échanges de détenus avec des pays étrangers. Et ne s'en cache pas : le ministre des Affaires étrangères Mohammed Javad Zarif déclarait en décembre 2020 que l'Iran était toujours prêt à procéder à des échanges de prisonniers. Fin novembre, l'Australienne Kylie Moore Gilbert a été libérée de prison, où elle purgeait depuis 2018 une peine de dix ans de prison pour espionnage. Parallèlement, la Thaïlande libérait trois Iraniens accusés de terrorisme et liés à l'organisation des Gardiens de la révolution.
Cette pratique "leur permet de libérer des personnalités iraniennes ou des agents à l'étranger", précise le professeur Mohammed Reza-Djalili, politologue irano-suisse, "de débloquer des fonds gelés dans tel ou tel pays pour des raisons économiques, juridiques et politiques". Dans le cas de l'otage français, "les accusations contre Benjamin Brière ne sont pas forcément liées au nucléaire, mais à la France ou alors en rapport à des déclarations de Macron. C'est un moyen de pression pour libérer des diplomates iraniens qui ont été arrêtés à l'étranger, comme ce diplomate iranien [Assadollah Assadi] qui a été condamné en Belgique à vingt ans de prison, dans un attentat projeté en France."
"Une pratique détestable du régime iranien"
L'enjeu est également financier, même s'il est impossible d'établir des liens directs sur les sommes qui s'échangent concernant les otages. Dans le cas de la Britannique Nazanin Zaghari-Ratcliffe, le gouvernement de Londres a démenti l'idée que le règlement de son cas serait lié au paiement d'une "dette" pour un contrat d'armement, d'un montant de 500 millions de dollars datant de l'époque du Shah d'Iran. En janvier 2016, l'Iran libérait quatre otages américains, dont le journaliste du Washington Post Jason Rezaian. Au même moment, selon les informations du Wall Street Journal, l'administration Obama transférait 400 millions de dollars à l'Iran, là aussi au nom du remboursement d'une dette liée à un contrat d'armement et contractée par les Etats-Unis à l'époque du Shah.
Interrogé par L'Express, l'expert irano-américain, Ali Vaez, directeur du projet Iran à l'International Crisis Group, et généralement favorable à un dialogue avec Téhéran, considère pourtant que "la stratégie des otages est une pratique détestable du régime iranien. Des personnes innocentes ne devraient pas devenir des pions dans des conflits géopolitiques. Quels que soient les gains que l'Iran obtient en prenant des otages, cela n'est pas grand chose en comparaison aux dommages durables que cette pratique fait à sa réputation et à son image dans le monde".
Le Dr Azeem Ibrahim, estime pour sa part, dans une tribune pour le journal anglophone Arab News, que cette stratégie iranienne est largement "contreproductive". "Quarante ans après la première utilisation de cette technique par Téhéran, il est assez déconcertant de voir que les dirigeants iraniens pensent encore qu'elle leur donnera un levier susceptible de faire avancer leur cause. Cette diplomatie des otages pratiquée par l'Iran est barbare et inhumaine. Cela est susceptible de rendre hostiles au régime les faiseurs de paix en Occident tout en donnant du grain à moudre aux va-t-en guerre. Que cherche l'Iran ? Cela ne risque pas d'aider à relancer l'accord sur le nucléaire iranien."
Depuis l'avènement de la République islamique d'Iran, le régime de Téhéran a toujours voulu être pris au sérieux. Envenimer des conflits chez ses voisins, faire pression sur des citoyens binationaux ou de simples touristes, développer un programme nucléaire, tout va dans le même sens, celui de la volonté de l'Iran d'être reconnu comme un "grand" Etat et pris au sérieux. Mais il n'est pas certain que l'usage répété de ces méthodes de voyou mafieuses soient dignes de l'image que l'Iran se fait de lui-même. Suite à l'election de Joe Biden, les pourparlers ont repris sur la questions du nucléaire iranien, même si les avancées restent faibles et les provocations nombreuses. Au milieu de ce flou diplomatique, la situation des otages reste dans l'impasse.
