Au Liban, un milliardaire en chasse un autre. Nagib Mikati, l'une des plus grosses fortunes libanaises et une figure politique sunnite, a été désigné Premier ministre le 26 juillet après-midi, soit onze jours après la récusation de Saad Hariri, qui n'était pas parvenu à former un gouvernement. Une photo immortalisant le passage de flambeau les montre tout sourire, faisant un "check" avec le poing. Mais alors que le pays vit la pire crise socio-économique de son histoire, ce jeu de chaises musicales, qui est loin de convaincre la rue, pourrait tourner une fois de plus au fiasco.

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Car ce tycoon de 65 ans est un vieux de la vieille, celui à qui l'on fait appel en tant que derniers recours, arrivé à deux reprises à la tête du gouvernement : une première fois en 2005, suite à l'assassinat de Rafic Hariri, et la seconde en 2011 - le Hezbollah et ses alliés avaient alors démissionné, faisant tomber le gouvernement Hariri ; Nagib Mikati avait ensuite accepté de prendre la tête d'un cabinet opposé à l'ancien Premier ministre. Autant dire qu'aux yeux des Libanais, qui appellent à une vraie rupture, l'homme fait partie de cet establishment, depuis trop longtemps aux manettes, qui a mené le pays à l'abîme. "On est toujours dans le même modèle de gouvernance d'une élite politique corrompue, estime Nadim Houry, directeur exécutif du think tank Arab Reform Initiative. Il ne représente certainement pas un vrai changement."

Une fortune de 2,7 milliards de dollars

Ayant fait fortune dans les télécoms, Nagib Mikati et son frère Taha figurent parmi les six personnes les plus riches du pays - les quatre autres sont membres de la famille Hariri. En 2015, le mariage de son fils Maher au Maroc avait coûté la bagatelle de 25 millions de dollars. Et sa fortune est estimée à 2,7 milliards de dollars, selon le magazine Forbes. Ironie de l'histoire, les Mikati sont originaires de la ville de Tripoli, soit l'une des plus pauvres du bassin méditerranéen.

La veille de sa nomination, le 25 juillet, des protestataires se sont réunis sous ses fenêtres dans le très luxueux quartier de Zaitouna Bay à Beyrouth, en scandant "voleur" et "tous corrompus", avant d'être violemment réprimés par les forces de sécurité. Le nouveau leader sunnite est d'ailleurs l'un des rares à avoir été poursuivi pour "enrichissement illicite".

Optimisme mesuré

Que va-t-il se passer maintenant ? La formation du gouvernement dépend encore d'un compromis entre le Premier ministre et le président, Michel Aoun. Pour que la situation se débloque, il faut que l'une des deux parties fasse des concessions importantes. Jusqu'à présent, le camp du président était accusé de vouloir détenir le tiers de blocage et de nommer la quasi-totalité des ministres chrétiens. Le camp sunnite considère pour sa part qu'il relève des prérogatives du Premier ministre d'attribuer les portefeuilles et qu'aucune partie ne doit détenir le tiers de blocage.

Lundi 26 juillet, les deux chefs de l'exécutif se voulaient toutefois optimistes, promettant de coopérer ensemble. "Sans garanties extérieures, je n'aurais pas accepté cette mission", a dit le nouveau Premier ministre lors de son premier discours, comme pour souligner ce qui le différencie de son prédécesseur Saad Hariri.

La France "prend note"

Faute d'obtenir le soutien de l'Arabie Saoudite, son ex-parrain, celui-ci s'est retrouvé affaibli dans les négociations. Mais la formule de son successeur demeure vague et la communauté internationale semble vouloir attendre de voir si des réformes vont être mises en oeuvre avant d'accorder un quelconque soutien au gouvernement. Très engagée au Liban depuis la double explosion du 4 août, la France s'est contentée de "prendre note" de la désignation du Premier ministre.

"Peut-être qu'il réussira à former un gouvernement. Il bénéficiera de quelques facilités locales, notamment de la part du Hezbollah, mais on reste sur des compromis au sein d'une classe politique. Et à force d'arrondir les angles, on est en chute libre aujourd'hui", poursuit Nadim Houry. Nagib Mikati s'est donné jusqu'au 4 août pour y parvenir, soit juste avant le premier anniversaire des explosions du port de Beyrouth.