Dans le salon de coiffure pour hommes de Toni, les discussions ne tournent que sur "les événements" survenus quelques jours plus tôt, lorsque la manifestation organisée le 14 octobre par le tandem chiite Hezbollah-Amal contre le juge Tarek Bitar chargé de l'enquête sur les explosions du port de Beyrouth a dégénéré en affrontements armés avec les miliciens des quartiers chrétiens d'Ain el Remmaneh.

Dans ces mêmes quartiers, la tension est encore palpable. "S'ils reviennent avec leurs armes, je serai prêt à défendre ma rue", raconte Toni le barbier, 35 ans, militant chrétien des Forces libanaises (FL), à l'avant-bras tatoué d'une grande croix.

Il n'est pas allé combattre la fois précédente, mais, sur son comptoir, la sacoche où il range son arme est posée bien en vue entre ses rasoirs et ses ciseaux. "Dis-le que tu es fort, hein ! Que tu n'as pas eu peur", lance ce jeune père à son fils de 7 ans qui fait mine d'acquiescer. Au moment de la fusillade, le petit a dû être évacué par sa famille, comme la plupart des écoliers des établissements environnants. Pendant près de cinq heures, Beyrouth, et plus particulièrement les quartiers bordant le palais de justice et le rond-point de Tayouneh, s'est transformée en ville fantôme sous les tirs entre les factions chrétiennes et chiites.

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De quoi raviver le spectre de la guerre civile, alors que la zone est précisément celle où, quarante-six ans plus tôt, le 13 avril 1975, les miliciens chrétiens des Kataëb avaient attaqué un bus palestinien, épisode dramatique qui avait déclenché quinze ans de conflit armé. Le 14 octobre, ce qui se présentait comme une manifestation pacifique a tourné à la démonstration de force, le Hezbollah multipliant les invectives contre le juge Bitar, accusé d'être à la solde des Etats-Unis, mais aussi contre son ennemi de toujours, le chef des Forces libanaises, Samir Geagea.

Le souvenir de la guerre, "puissant moyen de dissuasion"

En quelques minutes, tout a dérapé. Les deux mouvements chiites ont affirmé que les FL avaient posté des francs-tireurs, ce que ces derniers ont catégoriquement démenti. Sur la ligne de front, les habitants des deux quartiers ont vu défiler les images de la guerre civile. "Nous ne sommes ni pour les uns ni pour les autres. Ils sont si jeunes, ils n'ont pas vécu la guerre. Mais pourquoi leurs chefs leur ont planté une telle haine dans la tête ?" fustige Maria, 59 ans, dont l'immeuble a reçu des balles à chaque étage. "Ce sont les dirigeants politiques qui tentent de nous diviser, mais on ne doit pas tomber dans le panneau", renchérit Emm Nabil, une musulmane qui avait fui sa quincaillerie située dans ce quartier chrétien dès les premiers coups de feu.

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Dans les rues du village de banlieue à majorité chiite de Chiyah, d'où les combattants musulmans ont répondu aux tirs, des banderoles sombres affichent les visages des sept "martyrs" tombés ce jour-là. Le puissant leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a accusé les FL de vouloir "lancer une guerre civile", d'être "la plus grande menace pour l'existence des chrétiens au Liban", et a assuré disposer de 100 000 combattants libanais "armés et entraînés".

Pour l'heure, aucune des deux parties n'a intérêt à une escalade. "Le souvenir du conflit, toujours présent au Liban parmi les élites dirigeantes et le grand public, sert de puissant moyen de dissuasion contre une nouvelle guerre civile", estime Randa Slim, directrice de programme au Middle East Institute, centre de réflexion américain. Sous l'immeuble d'Ali, 12 ans, des miliciens d'Amal font le guet. Le jour du drame, sa mère a couru sous les balles et slalomé entre les mobylettes conduites par des jeunes en noir pour aller le chercher au collège. Une mère de cinq enfants est morte à deux rues de chez elle, tuée par une balle perdue. "Ç'aurait très bien pu être moi. Depuis, j'ai peur de traverser les quartiers chrétiens", confie la maman d'Ali.

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Alors que les Libanais se battent pour survivre, entre coupures d'électricité, effondrement du pouvoir d'achat et envolée des prix de l'essence, cet épisode exacerbe le sentiment d'appartenance confessionnelle et clanique. "Si la crise économique et politique actuelle n'est pas résolue, un mauvais scénario ressemblant à celui du passé pourrait prendre forme dans un avenir proche au Liban", avertit Randa Slim. Le pays est au bord du gouffre.