Le 13 octobre 1990, le Liban tournait la page de quinze ans de guerre civile. Du moins, officiellement. Car le conflit a laissé une marque indélébile dans tous les esprits. A chaque épisode de tensions entre les différentes communautés politiques et religieuses, le mot est de nouveau lâché. Le Liban vit depuis trois décennies sur un équilibre fragile que les évènements tragiques de ce jeudi 14 octobre sont une fois encore venus briser. La manifestation organisée dans la matinée par le tandem islamiste Hezbollah-Amal contre le juge Tarek Bitar chargé de l'enquête sur l'explosion du port de Beyrouth (le 4 août 2020), a dégénéré en affrontements armés entre ces groupes chiites et les miliciens des quartiers chrétiens de Ain el Remmaneh.

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Les échanges de tirs ont fait sept morts, et ont fait écho à deux épisodes du passé. Les quartiers où se sont déroulés les combats sont les mêmes où, 46 ans plus tôt, le 13 avril 1975, les miliciens chrétiens des Kataëb avaient attaqué un bus palestinien, épisode dramatique qui avait déclenché 15 ans de guerre civile. Ce jour-là, des batailles de rue avaient fait plus de 30 morts et le chef palestinien Yasser Arafat avait crié au "complot flagrant entrepris sous l'impulsion de l'impérialisme et du sionisme". Jeudi, les slogans contre les Etats-Unis ou contre Samir Geagea, le chef des Forces libanaises (FL, une ancienne milite chrétienne devenue un parti politique), accusé par les forces chiites d'être à la botte d'Israël, n'ont cessé de fuser.

La démonstration de force des militants Hezbollah répondant à l'appel de leur chef Hassan Nasrallah, rappelle également l'invasion de Beyrouth par ces mêmes éléments armés le 7 mai 2008 à la suite de la décision du gouvernement de démanteler le réseau de sécurité de la milice chiite. Jusqu'à cette date, le Hezbollah, qui prétextait qu'il conservait ses armes pour poursuivre sa lutte contre Israël, n'avait jamais usé de son arsenal aussi massivement sur la scène locale.

Les événements ont donné un "aperçu d'un mauvais scénario qui pourrait prendre forme dans un avenir proche au Liban si la dynamique économique et politique actuelle n'est pas résolue", estime Randa Slim, directrice de programme au Middle East Institute, un centre de réflexion. Le pays connaît en effet depuis fin 2019 la plus grave crise politique et économique de son histoire.

Le but du Hezbollah : écarter définitivement le juge Bitar

Que peut-il résulter de ce dernier épisode? Nul ne peut le prédire. Dans les quartiers autour du rond-point de Tayyouné, où se sont déroulés les affrontements, la tension restait vive cet après-midi. Avec plusieurs membres "tombés en martyr", deux côté Hezbollah et trois côté Amal, le duo chiite pourrait appeler à la vengeance, mais n'a pas intérêt à une escalade. Aucun des deux acteurs ne la souhaite. "Le souvenir de la guerre récente qui est toujours présent au Liban parmi les élites dirigeantes et le grand public, sert de puissant moyen de dissuasion contre une autre guerre civile", rappelle Randa Slim. Le président du Conseil exécutif du Hezbollah, Hachem Safieddine, a fait savoir dans l'après-midi, lors des funérailles de ses membres que les FL avaient tenté de provoquer une"nouvelle guerre civile" au Liban en commettant un"massacre" contre des partisans du Hezbollah, affirmant toutefois que son parti "ne se laisserait pas entraîner vers la sédition".

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Le Hezbollah veut maintenir un statu quo et cherchera probablement à poursuivre son objectif d'écarter définitivement le juge Bitar de l'enquête sur l'explosion du port, dans laquelle plusieurs des proches du parti chiite sont directement impliqués. A l'approche des élections législatives prévues pour le 27 mars 2022, les combats de jeudi lui ont en tout cas permis de ressouder son électorat autour d'un ennemi commun, Samir Geagea, que la formation islamiste associe aux Etats-Unis et à Israël. Le leader des FL ne veut pas d'un conflit ouvert, mais espère avoir marqué des points auprès de la communauté chrétienne à travers un message clair. Il cherche à se présenter comme leur assurance vie en leur montrant qu'il fera, dans ses quartiers, toujours barrage au Hezbollah.

Reste que, "si les conditions économiques devaient empirer et que les tensions régionales, en particulier sur l'axe Iran-Israël, devaient s'intensifier, les calculs coûts-avantages de certains acteurs locaux et régionaux pourraient changer en faveur d'une confrontation militaire à grande échelle au Liban", estime la chercheuse Randa Slim. L'avenir est plus incertain que jamais.