Malgré 10 points d'avance dans certains sondages, personne, dans l'entourage de Joe Biden, ne se risque à crier victoire avant le scrutin du 3 novembre prochain. Traumatisé par l'échec de Hillary Clinton en 2016, le camp démocrate a appris la prudence. Tous se souviennent que la candidate affichait, elle aussi, plus de 10 points d'avance à trois semaines de l'élection.
Pourtant, les signaux positifs s'accumulent, notamment dans les "swing states", ces Etats qui font pencher la balance d'un côté ou de l'autre, au gré des élections. Les sondages donnent ainsi huit points d'avance à "Joe" dans le Michigan. Même chose en Floride, où la course est toujours serrée, il est légèrement en tête. Le camp républicain, lui, montre de signes de fébrilité : "Nous pourrions perdre à la fois la présidence et le Congrès, ce serait un bain de sang qui aurait l'ampleur du Watergate", a déclaré le sénateur Ted Cruz, le 9 octobre, sur la chaîne CNBC.
En coulisse, certains ténors républicains se disent que leur champion, Donald Trump, aura bien du mal à revenir dans la course. En cause : la prestation du président sortant lors du débat télévisé du 29 septembre, qualifié par certains comme "le plus indigne de l'histoire électorale américaine". Et, surtout, la conduite irresponsable de Donald Trump, qui, par ses bravades, a transformé la Maison-Blanche en "cluster" épidémique.
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Le vote du 3 novembre pourrait précisément sanctionner la façon chaotique dont la Maison-Blanche a géré la pandémie. Loin d'engendrer la sympathie du public, le fait que le président ait contracté le Covid suscite un rejet, selon une étude de l'université Franklin-Pierce (New Hampshire). Quelques jours avant l'annonce de sa maladie, Joe Biden n'avait que cinq points d'avance sur Trump. Après le diagnostic, l'ancien vice-président est passé à 55 % tandis que le président est tombé à 34 %.
Un modéré pragmatique
En cas de victoire, le candidat, qui aura 78 ans le 20 novembre prochain, deviendrait le président des Etats-Unis le plus âgé lors de son entrée en fonction. Né lors de la bataille de Guadalcanal, durant la Seconde Guerre mondiale, Biden a commencé sa carrière politique sous Nixon. Sénateur depuis 1972, Biden a consacré plus de quarante-sept ans à la "chose publique". Initialement plutôt conservateur et classé à droite du parti démocrate, ce catholique pratiquant est devenu centriste. Durant sa longue carrière, il a assoupli certaines de ses positions, par exemple sur l'avortement ou, plus récemment, sur le mariage pour tous.
C'est d'ailleurs son caractère de "modéré pragmatique" qui lui a permis de fédérer l'opposition. "Les démocrates ont choisi un candidat qui réconcilie les différents courants du parti et même au-delà, qu'il s'agisse des centristes, des indépendants, des progressistes, tels que Bernie Sanders et Elizabeth Warren, et même des républicains modérés, comme Colin Powell, explique Célia Belin, politologue à la Brookings Institution, à Washington, et auteure de l'ouvrage Des démocrates en Amérique (Fayard, 2020). En fait, Joe Biden, c'est le centre de gravité du parti."
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L'ancien vice-président de Barack Obama "ratisse" large : il rassure l'électorat centriste par ses positions modérées sur l'immigration et l'environnement et, surtout, par sa recherche du compromis. "Joe Biden a fait un travail de reconquête considérable auprès des femmes et des Afro-Américains, peu mobilisés il y a quatre ans", poursuit Célia Belin. Sa colistière, Kamala Harris, fédère ces deux électorats. Même les jeunes semblent séduits : 63 % des moins de 30 ans seraient prêts à voter démocrate, contre 47 % en 2016 (sondage de l'Institute of Politics de Harvard Kennedy School). "En revanche, conclut la politologue, il n'a pas réussi, semble-t-il, à capter les "latinos" ni a reconquérir les Blancs déclassés et peu éduqués des régions industrielles, dont beaucoup restent sensibles au discours de Trump."
Objectif : gommer la "parenthèse Trump"
C'est pourtant à cet électorat laminé par le chômage, mais aussi aux classes moyennes paupérisées, qu'il veut dédier son plan de relance. Ses priorités ? Redonner une assurance santé aux millions d'Américains qui l'ont perdue ces derniers mois et "détricoter" les baisses d'impôts consenties par Donald Trump aux plus riches et aux entreprises.
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Mais, même en cas de victoire, une incertitude demeure : la marge de manoeuvre dont il disposerait. S'il gagne largement, en conservant la Chambre des représentants et en conquérant le Sénat, ses cent premiers jours pourraient lui permettre d'effacer la "parenthèse Trump" et d'amorcer un retour à la normale. "Biden se présente lui-même comme un président de transition et de réconciliation", souligne un diplomate à Washington. Mais "Sleepy Joe" ("Joe l'endormi"), comme le surnomme son adversaire, aura-t-il l'énergie pour redresser un pays en proie à une quintuple crise : sanitaire, économique, sociale, raciale et morale ?
"On ne sait jamais ce que l'avenir réserve", pointe astucieusement l'ancien directeur de la Banque mondiale Bertrand Badré, qui vit à Washington. "Regardez Jean XXIII : c'est le pape dont personne n'attendait rien. Il a été élu à 77 ans, son pontificat a duré quatre ans et demi seulement. Et, pourtant, avec le concile Vatican II, il a transformé l'Eglise comme personne !" Joe Biden sera-t-il l'homme providentiel de l'Amérique ?
