Près de six ans après la signature d'un accord historique visant à limiter le développement du nucléaire iranien, en échange de la levée des sanctions économiques, l'heure des retrouvailles est venue. A Vienne, en Autriche, l'Iran d'un côté, l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni, la Chine, la Russie et les États-Unis de l'autre se retrouvent à partir de ce lundi à la table des négociations. L'objectif ? Sauver le texte de 2015, malmené depuis, au gré des changements d'administration, des provocations et du non-respect des engagements pris.

La crainte d'un échec diplomatique est réelle. "Les discussions ont été constructives mais nous n'avons pas pu parvenir à un accord malgré tous mes efforts", a ainsi déclaré mercredi Rafael Grossi, le chef de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) au premier jour d'un Conseil des gouverneurs de l'AIEA, à Vienne. Enjeux de l'événement, rapport de force, rappel de l'accord de 2015... A l'heure de la réouverture des négociations, tour d'horizon des points clés du rendez-vous.

Quels sont les enjeux des discussions ?

D'abord la reprise du dialogue. Suspendues depuis juin à la suite de l'élection du nouveau président iranien, Ebrahim Raïssi. Les négociations reprennent ce lundi. A la table des négociations, l'Allemagne, la Chine, la France, le Royaume-Uni et la Russie feront face à l'Iran. Les États-Unis, de leur côté, participeront aux discussions de manière indirecte.

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L'objectif premier, très ambitieux au regard des positions actuelles, est le retour dans l'accord de 2015 des États-Unis et de l'Iran. Si aucun accord global ne semble pouvoir se dessiner, la piste d'un "accord provisoire" a été évoquée. "L'idée c'est d'avoir un accord provisoire qui laisserait le temps aux négociations de se terminer, décrypte auprès de L'Express Thierry Coville, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de l'Iran. C'est le modèle adopté en 2013 par l'administration Obama, avant de parvenir à l'accord de 2015. Il permettrait de montrer que les deux parties sont sérieuses (...) Mais on est surtout dans une guerre des nerfs."

Que contenait l'accord conclut en 2015 ?

Signé le 14 juillet 2015 à Vienne, l'accord prévoyait la limitation drastique du programme nucléaire iranien à long terme. Le nombre de centrifugeuses, comme l'augmentation des capacités d'enrichissement d'uranium sont ainsi encadrés. L'utilisation du nucléaire dans un cadre militaire est également proscrite.

En contrepartie, les Occidentaux s'engageaient à alléger les sanctions économiques visant la République islamique. Elles concernent les secteurs financiers, les transports et le domaine de l'énergie. Et sont conditionnées à la vérification des engagements iraniens par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). "Un accord qui n'est pas vérifiable est un accord qui n'est pas appliqué", assurait ainsi le ministre français des Affaires étrangères de l'époque, Laurent Fabius.

En 2018, les États-Unis de Donald Trump se sont retirés de l'accord. "Il s'agissait d'un abominable accord unilatéral qui n'aurait jamais dû être conclu, avait alors jugé l'ancien président américain. Il n'a pas apaisé la situation. Et il n'a pas apporté la paix. Et il ne l'apportera jamais. Il est évident, à mes yeux, qu'avec la structure fragilisée et pourrie de l'accord actuel, on ne peut empêcher l'Iran de se doter d'une bombe nucléaire." Les États-Unis accusaient alors l'Iran de développer des capacités nucléaires à usage militaire et avaient enclenché un nouveau cycle de sanctions. En réponse, Téhéran avait abandonné ses engagements.

Dans quelle position les Iraniens abordent-ils les négociations ?

Téhéran, qui a d'ores et déjà dérogé à plusieurs dispositions contenues dans l'accord de 2015, se présente sur une ligne ferme. Avant l'ouverture des négociations, le régime a déjà durci le ton. Et fixé une ligne rouge : sans retrait des sanctions américaines, les négociations n'ont guère de chance d'aboutir. "Toutes les sanctions américaines doivent être levées d'un seul coup, de manière effective et vérifiable et avec des garanties, a ainsi exposé le ministre iranien des Affaires étrangères, Saïd Khatibzadeh. La position de la République islamique est claire et logique."

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Pour la nouvelle administration iranienne, ces nouvelles négociations ont également valeur de test face aux Etats-Unis. "Raïssi a toujours accusé le gouvernement précédent d'avoir été trop mou, explique Thierry Coville. Ils sont sur une ligne ferme, et ne veulent pas dire qu'ils sont aux abois économiquement. Dans le même temps, ils ont besoin d'un accord."

Quel est l'état d'esprit des Américains ?

Joe Biden a exprimé sa volonté de réintégrer l'accord. "Il est possible de parvenir rapidement à une entente", a ainsi déclaré la diplomatie américaine, mardi. Mais les États-Unis ne cachent pas pour autant leurs inquiétudes. Et critiquent les exigences "radicales" des Iraniens, accusés de poursuivre leurs recherches en matière nucléaire et de vouloir gagner du temps. Par ailleurs, les Américains ne disposent que de peu de moyens de pression sur l'Iran. "Nous allons devoir envisager d'autres moyens pour tenter de faire face aux ambitions nucléaires de l'Iran", a ainsi reconnu Rob Malley, l'émissaire américain pour les négociations.

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De plus, la piste de "l'accord provisoire" évoquée plus haut, bien que souhaitable aux yeux des différentes parties, pourrait fragiliser Joe Biden sur la scène nationale américaine. Les partisans d'une ligne ferme vis-à-vis de Téhéran, que l'on retrouve chez les républicains mais également chez plusieurs démocrates, fustigeraient ainsi une concession de plus accordée aux Iraniens.

"Biden doit montrer qu'il sort les dents, assure ainsi Thierry Coville. Les Etats-Unis se préparent ainsi à davantage de sanctions, notamment à l'égard des entreprises chinoises qui achètent du pétrole iranien." Reste que cette stratégie, dite de la "pression maximale" à l'encontre de l'Iran, éprouvée sous l'ère Trump, n'a pas porté ses fruits. Rétablies drastiquement en mai 2018, les sanctions asphyxient l'économie iranienne, sans pour autant freiner la course à l'atome que mène le régime.

Et celui d'Israël ?

L'État hébreu, ennemi historique de la République islamique, s'inquiète de longue date des activités nucléaires de son voisin régional. La menace d'une escalade militaire est clairement brandie par Israël. "L'action militaire ne paraît pas crédible, estime pour sa part Thierry Coville. Aucun pays n'a envie de cette option."

A la veille de la reprise des pourparlers, Israël ne cache pas ses inquiétudes. Le pays "est très préoccupé par l'éventualité d'une levée des sanctions américaines imposées à l'Iran et du dégel de plusieurs milliards de dollars de capitaux iraniens, en échange de restrictions nucléaires insuffisantes", a ainsi déclaré ce dimanche le chef du gouvernement Naftali Bennett. Signe de cette tension, Israël a mené, ces derniers jours, des manoeuvres militaires dans la mer Rouge. A ses côtés, le Bahreïn et les Émirats arabes unis, ses alliés du Golfe, et rivaux des Iraniens.