Le drapeau chinois flotte dans les airs du stade olympique de Pékin. Le ballet des délégations de chaque pays a pris fin. Bonnet blanc sur la tête et veste rouge sur les épaules, les deux athlètes chinois Dinigeer Yilamujiang et Zhao Jiawen portent la flamme olympique jusqu'au centre de l'enceinte. Un feu d'artifice se déclenche. La cérémonie se conclut et les Jeux sont lancés. Si les célébrations de vendredi se sont déroulées sans accroc, elles ont révélé des enjeux dépassant largement le cadre du sport, dans un contexte marqué par le boycott de nombreuses délégations occidentales, à commencer par celle des Etats-Unis.

Travail forcé

Au-delà de la sieste savamment orchestrée par Vladimir Poutine lors du passage de la délégation ukrainienne, la cérémonie a été marquée par un autre symbole : Dinigeer Yilamujiang est originaire du Xinjiang, là où vit la minorité ouïghoure. "C'est une skieuse de fond méconnue. C'est un choix éminemment politique qui répond aux attaques occidentales formulées contre le régime chinois par l'Occident sur ses camps d'internement au Xinjiang. A travers elle, le régime veut montrer l'image d'une Ouïghoure intégrée à l'organisation sociale chinoise", constate le président de l'Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques, Yann Roche.

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Depuis plusieurs années, Pékin est accusé d'avoir interné de manière arbitraire près d'un million de musulmans issus de la minorité Ouïghours au Xinjiang, dans le nord-ouest du pays, en réponse à des attentats attribués à des islamistes ou à des séparatistes ouïghours, entre 2009 et 2014. Travail forcé, camp de réformation, violences sexuelles, stérilisation, torture... Les travaux de recherche et les témoignages s'empilent pour documenter la répression de l'Etat chinois. Le parti communiste présente ces camps comme des "centres de rééducation" contre "l'extrémisme religieux".

Mouvement occidental

Face à ces atteintes répétées aux droits humains, les pressions se multiplient à l'encontre du pays dirigé par Xi Jinping. A l'approche des Jeux Olympiques, plusieurs gouvernements ont haussé le ton. Les États-Unis, le Canada, l'Australie et le Royaume-Uni ont choisi de n'envoyer aucune délégation officielle sur place. Sans boycotter l'évènement, la France s'est saisie de l'actualité autour de l'évènement sportif en adoptant à l'Assemblée nationale une résolution dénonçant le génocide des Ouïghours.

Pourtant, aucun pays musulman n'a pris part au mouvement international visant à dénoncer les violences exercées par le régime chinois sur la minorité ouïghoure. Une position qui s'explique avant tout par des intérêts diplomatiques, détaille Haoues Seniguer, maître de conférences en science politique et spécialiste de l'Islam : "Les puissances, quelles qu'elles soient, n'ont jamais d'amis, uniquement des intérêts. Les Etats musulmans n'interfèrent pas aujourd'hui car ils n'ont rien à y gagner."

Partenaire commercial numéro 1

"Si on prend l'exemple du Pakistan ou de l'Indonésie, ce sont des pays qui ont des relations très étroites avec la Chine sur le plan culturel, commercial et même politique. Ils ne comptent pas se fâcher avec leur voisin", poursuit Yann Roche. Depuis l'arrivée de Xi Jinping en 2013, un vaste projet stratégique visant à relier la Chine avec le sud de l'Asie, l'est de l'Europe et le Moyen-Orient via des réseaux commerciaux a permis de rapprocher la Chine et des pays majoritairement musulmans. Preuve de la dépendance de l'Indonésie, par exemple : Pékin est à la fois son principal fournisseur de produits manufacturés, et son premier client pour les matières premières. "En fonction des enjeux économiques, les Etats regardent peu les atteintes aux droits de l'homme", résume Haoues Seniguer. Plus à l'Ouest, la Chine est devenue en 2020 le premier partenaire économique des pays du Golfe. Selon les chiffres avancés par le Parti communiste chinois, elle importe près de 70 % de son pétrole de cette région.

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Au-delà des intérêts commerciaux, le silence d'un bon nombre de pays musulmans illustre l'influence culturelle chinoise. "La diplomatie chinoise se présente à rebours des Etats-Unis ou des entreprises européennes. Son discours est simple : 'nous ne vous exploiterons pas, nous vous respectons mais nous vous proposons de nous rapprocher dans une logique de gagnant-gagnant.' Beaucoup de pays d'Asie du Sud-Est ou du Moyen-Orient préfèrent discuter avec la Chine", remarque Yann Roche. La posture antiaméricaine séduit aussi des pays dans lesquels prédomine un sentiment d'animosité envers les Etats-Unis, comme en Egypte. Avec ce discours, pour des pays comme l'Iran qui n'ont rien à voir avec le reste des pays arabes du Moyen-Orient, la Chine s'impose aussi comme un recours. "Il y a un mariage de raison qui s'établit, remarque Yann Roch. Nous avons un ennemi commun : l'Occident".

Dans le même temps, la Chine n'émet jamais le moindre commentaire sur un régime allié ou ennemi. Le fait qu'elle n'intervienne guère dans les affaires d'un autre pays pousse beaucoup de puissances à en faire de même. "Entre régimes autoritaires, on s'accommode très bien du principe de non-ingérence", persifle le chercheur. Encore affaiblie par l'affaire Khashoggi sur la scène internationale, l'Arabie saoudite se fait pour sa part discrète par rapport à la Chine. Et si les populations civiles peuvent s'émouvoir du sort des Ouïghours au sein des camps d'enfermement, les gouvernements ferment les yeux. "Beaucoup de pays musulmans essayent de mettre à distance cette question, comme certains peuvent le faire avec la cause palestinienne", précise Haoues Seniguer.

La Turquie, une voix qui s'éteint

En ce qui concerne la Turquie, le cas d'un footballeur est assez emblématique. En décembre 2019, le joueur allemand d'origine turque Mesut Ozil s'était publiquement interrogé sur le silence du monde musulman autour du sort des Ouïghours. Une des premières voix à s'élever publiquement : "Des exemplaires du Coran sont brûlés... des mosquées détruites... les écoles islamiques interdites... des intellectuels religieux tués les uns après les autres... des frères envoyés de force dans des camps... Les musulmans restent silencieux. On n'entend pas leur voix". Il avait alors été soutenu par le président turc Recep Tayyip Erdogan dont il est proche.

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La Turquie a longtemps pris fait et cause pour le peuple ouïghour. Turcophones, les Ouïghours ont provoqué un élan de soutien au sein de la population civile turque et dans les arcanes du pouvoir. "La Turquie est le pays musulman qui a le plus de points communs culturellement avec les Ouïghours", tranche Yann Roche. Le président Erdogan avait à plusieurs reprises enjoint son homologue chinois à revoir sa politique de rééducation.

Pourtant, au fil des ans, les enjeux économiques ont eu raison de la fermeté turque. A la recherche de nouveaux partenariats diplomatiques, notamment dans la résolution du conflit syrien, le président turc a privilégié ses bonnes relations avec Pékin, au détriment de la minorité musulmane persécutée en Chine. En décembre 2020, le dirigeant a ainsi ratifié un traité d'extradition des populations ouïghoures vers l'empire du Milieu. Si la diplomatie turque a toujours tenu à préciser que seuls les auteurs d'attentat seraient livrés à la Chine, ce geste est le signe de l'éloignement d'un des pays les plus proches du peuple ouïghour. Les performances de Dinigeer Yilamujiang ne devraient pas y changer grand-chose.