Le Venezuela (27 millions d'âmes) serait-il, avec la Colombie voisine, l'autre pays du "réalisme magique"? L'annonce par le gouvernement, dimanche 3 mai au matin, d'une "tentative d'invasion par voie maritime", qui aurait été déjouée sur une plage de Macuto, près de Caracas, ne semble, de prime abord, pas plus sérieuse qu'une séquence d'un hypothétique film d'action qui aurait pour titre "OSS 117: mission Caracas".
Une tentative de coup d'Etat amateur
Comment, en effet, un groupe de huit anciens soldats de la Garde nationale vénézuélienne en provenance de Colombie pourraient-ils espérer passer inaperçus en débarquant non loin des principales garnisons du pays et, ensuite, renverser le régime de Caracas sans se faire remarquer? De fait, l'improbable opération n'a pas dépassé le bord de plage où, selon le gouvernement, six soldats de fortune sur huit auraient été abattus et deux autres arrêtés, selon les informations gouvernementales diffusées le jour même.
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Pour toute "preuve" de cette supposée tentative de coup d'Etat amateur, le procureur général de la nation Tarek William Saab a publié sur son compte Twitter des photos censées prouver l'efficacité des troupes vénézuélienne. Celles-ci montrent deux gilets de sauvetage, quatre fusils-mitrailleurs et quantité de documents d'identité appartenant aux Pieds nickelés au moment de leur neutralisation. Mais nulle trace de fusillade ou d'arrestations, ni de séquence filmée. Pas très convaincant.
Le lendemain, lundi 4 mai, le gouvernement bolivarien était toutefois en mesure d'annoncer l'arrestation de deux suspects américains: Luke Denman, 34 ans, et Airan Berry, 41 ans, des "mercenaires". D'autre part, un ancien militaire américain, Jordan Goudreau, par ailleurs fondateur d'une société privée de sécurité Silvercorp USA, apparaissait dans une vidéo largement diffusée sur les réseaux sociaux au Venezuela, annonçant qu'une opération de contre Nicolás Maduro était en cours. Ce qui portait le nombre de Pieds nickelés américains à trois. Du pain béni pour le régime vénézuélien.
La dictature de Caracas annonce, en effet, depuis plus de quinze ans (c'était le cas sous Hugo Chavez, mort en 2013) l'invasion "imminente" du Venezuela, avec, bien sûr, l'aide de "l'empire américain". A ce jour, une telle opération ne s'est encore jamais produite. Voilà pourquoi l'annonce d'un "débarquement", ce week-end sur les plages vénézuéliennes, ne semblait a priori guère crédible. En fait, estime l'opposition, il s'agissait surtout de détourner l'attention après la mutinerie dans une prison de l'Etat de Portuguesa (ouest du pays, 47 morts, 75 blessés) et les diverses manifestations "de la faim" contre la pénurie d'aliment (et d'essence) qui ont eux lieu ces derniers jours dans plusieurs villes.
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On nage en plein "réalisme magique", cette forme d'irrationalité chère à l'écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez. D'autres anciens membres de la Garde nationale vénézuélienne en exil ont également confirmé qu'une opération militaire d'infiltration et d'invasion était bel et bien en cours au Venezuela. Mais leur problème ressemblait à celui de leur ennemi juré Nicolás Maduro: personne ne les croit.
Ainsi "dix-sept unités", parmi lesquelles se trouvaient des mercenaires américains, seraient, selon eux, entrées clandestinement par le sud et l'ouest du pays, en provenance de la Colombie, dans le but d'abattre le narco régime de Nicolás Maduro. Les manoeuvres en cours avaient même un nom: Opération Gedeon. Sur Twitter, ces guérilleros anti-chavistes ont multiplié les communiqués. Et exhorté les militaires vénézuéliens de changer de camp pour les rejoindre.
Même les experts militaires y perdent leur latin
"Certaines unités, parmi les dix-sept lancées sur Caracas, sont déjà dans le centre du pays", apprenait-on sur Twitter de la bouche de ces improbables mercenaires. Nul n'a jamais sur s'il fallait, ou non, prendre leurs fanfaronnadesau sérieux. D'autant que la coordination aurait laissé à désirer: tous les groupes ne répondaient, paraît-il, pas aux mêmes chefs, lesquels étaient trois.
On touche au grotesque: à force d'annoncer des fausses invasions qui n'ont jamais eu lieu, le gouvernement - dont la parole est discréditée- réussit l'exploit involontaire de jeter le doute sur l'existence même de celle qui est peut-être en train d'advenir! Jamais peut-être, dans la guerre de l'information, un tel niveau de mystification n'a été atteint.
Même une experte militaire indépendante aussi respectée que la Vénézuélienne Rocio San Miguel y perd son latin. Sur son compte Twitter, elle écrit: "Le Venezuela est exposé à des niveaux de guerre psychologique et de terrorisme d'Etat alarmants. Il n'est plus possible de distinguer le vrai du faux. Ce genre de situation ne se produit que dans les Etats totalitaires ou les régimes autoritaires hégémoniques." Et sur le continent du réalisme magique!
