Réussie, la photo est aussi très politique (à Cuba, tout l'est). Au cours d'une petite cérémonie, on y voit 37 médecins et 15 infirmiers cubains poser à côté du portrait de feu Fidel Castro. Le temps de jouer l'hymne national et d'immortaliser l'instant - afin de diffuser la photo dans le monde entier - et voici les membres de cette "brigade internationaliste" prêts à décoller pour l'Italie. Là, depuis le 22 mars, les blouses blanches cubaines prêtent main-forte au personnel hospitalier de Lombardie, débordé par le Covid-19.
Puissants leviers d'une politique d'influence commencée dans les années 1960, plus de 35 000 médecins et infirmiers cubains sont actuellement répartis dans plus de 60 pays de la planète. Ils se sont déployés en 2010 en Haïti après le grand tremblement de terre (près de 300 000 morts), en Afrique de l'Ouest en 2014 lors de l'épidémie Ebola ou encore au Venezuela. Au Brésil, en revanche, l'avènement du populiste d'extrême droite Jair Bolsonaro a mis fin aux contrats de 9 000 médecins cubains, prématurément rentrés à La Havane.
Des médecins cubains pourraient arriver dans des départements français
Plus près de nous, une délégation de ces blouses blanches a atterri la semaine dernière dans la principauté d'Andorre - où elle est provisoirement en confinement pour cause de contamination au Covid-19 d'un de ses membres. Et, fait inédit, afin de combler une pénurie de personnel médical dans les départements de Guadeloupe, Martinique, Guyane et dans l'archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, la France a à son tour accepté le renfort des "médicos cubanos".
Réclamée par 46 parlementaires français, dont nombre de membres du groupe d'amitié parlementaire France-Cuba, présidé par le député François-Michel Lambert (EELV, Bouches-du-Rhône), cette aide sanitaire représente une victoire diplomatique considérable pour Cuba. Jamais, jusqu'à présent, la France n'avait accepté l'assistance d'une dictature communiste.
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Grâce à Rome et Paris, La Havane peut espérer redorer son blason après la résolution accablante des Nations unies, publiée le 6 janvier, exigeant des explications sur le statut de ses médecins comparé à "une forme de travail forcé qui s'apparente à de l'esclavage moderne". Courant 2019, une plainte a en effet été déposée par Prisoners Defenders, devant les Nations-Unies mais aussi devant la Cour pénale internationale de la Haye (CPI), qui étudie la question. Basée à Madrid (Espagne) et présidée par l'avocat hispano-cubain Javier Larrondo, cette association a collecté les témoignages détaillés de plusieurs centaines de médecins cubains et continue d'en engranger.
En cas d'abandon de poste, ils risquent 3 à 8 ans de prison
Leurs récits jettent une lumière crue sur le statut de ces expatriés, régi par le règlement n°168 du ministère du Commerce extérieur et par l'article n°135 du Code pénal cubain. A l'arrivée dans un pays étranger, les docteurs se voient confisquer leur passeport par leur "chef de mission". Il leur est aussi interdit d'emporter dans leurs bagages leurs diplômes de médecine, de sorte qu'en cas de défection, ils ne puissent pas trouver du travail dans un autre pays que le leur.
Leurs contrats de travail ne sont évidemment pas signés de gré à gré mais entre le gouvernement du pays d'accueil et une société anonyme cubaine dépendante du ministère de la Santé, la Comercializadora de servicios médicos cubanos S.A. Celle-ci s'arroge habituellement 90% du salaire destiné aux docteurs. A titre d'exemple, au Brésil, les "médicos" percevaient chacun un peu plus de 500 dollars - une somme très modeste au Brésil - alors que leur contrat portait sur dix fois plus. La somme restante revient au gouvernement cubain qui engrange près de 8 milliards de dollars de revenus annuels grâce à la vente de services médicaux, soit près d'un dixième du budget de l'Etat.
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Les médecins cubains qui "désertent" dans l'espoir de démarrer une nouvelle vie encourent trois à huit ans de prison. Par mesure de prévention, il leur est interdit de faire venir leur famille, retenue "en otage" à Cuba. "En cas d'abandon de poste, explique Javier Larrondo, la famille du "déserteur" reçoit aussi la visite de la Sécurité de l'Etat (police politique) qui, en plus des intimidations d'usage, fait passer le message que le "traître" devra se montrer discret sur les réseaux sociaux." Enfin, il ne pourra pas revoir ses enfants avant au moins 8 ans et, s'il retourne, chez lui, risque d'être déféré devant la justice. Dans le pays d'accueil, il est interdit de se marier, d'avoir des relations avec des personnes "qui ne partagent pas les valeurs de la révolution cubaine". La liste des infractions aux normes de l'Organisation internationale du travail (OIT) est longue.
"Tout Cubain en mission à l'étranger effectue aussi un travail politique"
Il va sans dire que le personnel médical sélectionné par La Havane pour partir à l'étranger suit, avant le départ, une formation idéologique dispensée par les services de renseignements du ministère de l'Intérieur. Sous couvert de mission humanitaire, un certain nombre de "médecins" sont en réalité des agents politiques, comme l'a montré l'arrestation de trois d'entre eux en Bolivie fin 2019. Détenteurs de cartes officielles de la brigade médicale cubaine, Idalbert Delgado, Ramon Emilio et Amparo Lourdes ont été arrêtés alors qu'ils participaient à une manifestation pro-Evo Morales (le président d'alors, allié de Cuba). Au moment de leur arrestation ils transportaient des bacs bourrés de billets de banques, apparemment destinés aux manifestants.
"Cette histoire est vieille comme la révolution cubaine, décrypte Elizabeth Burgos, experte de la pensée cubaine et autrefois proche de Fidel Castro - avec lequel elle a pris ses distances dès les années 1970. Lorsqu'il a décidé d'abandonner la lutte armée et de fomenter des foyers de guérillas à travers le monde, Fidel Castro n'a pas cessé d'être un guérillero dans l'âme, ce qui consiste à utiliser tous les moyens possibles pour combattre l'ennemi, y compris la ruse, la tromperie et la séduction. A travers un réseau diplomatique phénoménal mais aussi avec grâce à l'envoi de médecins à l'étranger, Cuba continue d'exercer une influence disproportionnée par rapport à sa taille. Il ne faut pas être naïf mais, au contraire, bien comprendre que tout Cubain qui se trouve en mission à l'étranger effectue un travail politique, en plus de ce qu'il est censée accomplir officiellement."
En s'apprêtant à accueillir des praticiens cubains dans les départements d'outre-mer français - où le déficit d'investissement hospitalier est encore plus criant qu'en métropole - Paris pare au plus pressé. Et cautionne un système très, très discutable.
