Il y a cinquante ans, Richard Nixon annonçait le rapprochement des États-Unis avec la République Populaire de Chine. A l'issue de son allocution télévisée qui se tint le 15 juillet 1971, le monde fut saisi de stupeur. Par ce coup de maître diplomatique, le président américain venait de prendre ses adversaires soviétiques par surprise. Au coeur de la Guerre Froide, il portait un coup décisif au lien unissant Pékin à Moscou. Pourtant, un de ses plus proches alliés ne put cacher son courroux. Le Japon, qui n'avait pas été informé des négociations secrètes menées par Kissinger, se sentait trahi.
Cette colère japonaise, comme la fureur française aujourd'hui, les États-Unis ne pouvaient que l'anticiper. Mais en 1971 comme en 2021, les maîtres de la diplomatie américaine ont considéré que l'indignation et l'amertume d'un allié pèsent bien peu face aux intérêts stratégiques de la puissance américaine. A l'heure où les États-Unis considèrent la Chine comme leur principal défi, l'alliance nouée avec l'Australie représente en effet un coup sévère porté à Pékin. Du point de vue australien, il est également incontestable que la possibilité d'acquérir des sous-marins à propulsion nucléaire est une opportunité unique pour un pays dont l'avenir dépend de sa capacité à anticiper les spasmes qui secoueront le bassin Indo-Pacifique.
Mépris total
Certes, nous, Français, ne pouvons que regretter cette décision, notamment du fait des conséquences sociales terribles qu'elle engendrera. Il est aussi indéniable que la manière dont Washington et Canberra ont noué cette alliance - Boris Johnson n'ayant fait que saisir l'opportunité inespérée qui lui était offerte de donner un semblant de réalité à son concept nébuleux de Global Britain - témoigne du mépris le plus total à l'égard des intérêts de la France et des accords conclus entre les autorités australiennes et françaises. Cependant, plutôt que de nous perdre en jérémiades, cette crise doit d'abord nous ouvrir les yeux sur certaines réalités auxquelles notre diplomatie est confrontée, une diplomatie française qui a plus que jamais besoin d'être repensée.
Il est d'abord frappant d'observer que la colère française n'est en aucun cas une colère européenne. A l'exception de la réaction tardive de l'exécutif bruxellois, le silence assourdissant de nos voisins reflète leur indifférence - parfois teintée d'une pointe de sarcasme - à l'égard de ce qu'ils ne voient que comme un problème français. Alors que les menaces qui se multiplient dans notre voisinage et les maintes crises récentes, au cours desquelles l'Europe s'est retrouvée impuissante, devraient convaincre les dirigeants européens de l'urgente nécessité de bâtir une Europe souveraine, nombre d'entre eux préfèrent s'enfermer dans un aveuglement stratégique coupable. Pour nombre de nos partenaires européens, la feuille de route en matière de politique étrangère se limite à courber l'échine devant Washington tout en évitant d'irriter Pékin.
Bâtir des coalitions durables
Mais de ces cruels constats, il nous faut désormais tirer les conséquences tant au niveau national qu'européen. Pour la France, cela suppose d'abord de se doter d'une politique étrangère, en Asie comme ailleurs dans le monde, qui soit - non pas le reflet de nos rêves de grandeur - mais la réponse à une évaluation réaliste de nos moyens et de nos intérêts. En Europe, nous devons également apprendre à bâtir, avec humilité et patience, les coalitions qui, au sein de l'UE, nous permettront demain de transformer en réalité ce qui n'est encore que l'utopie d'une Europe géopolitique.
Les États-Unis ont besoin d'une Europe forte
Enfin, plutôt que de nous figer dans une posture gaullienne d'un autre temps, nous devons inlassablement faire comprendre à nos alliés américains que l'autonomie stratégique européenne est de leur intérêt. Au moment même où les États-Unis pivotent vers l'Asie, ils ont plus que jamais besoin de pouvoir se reposer sur une Europe plus forte, capable de remplir le vacuum qu'ils ont laissé dans bien des régions du monde. Loin d'être en contradiction avec les objectifs stratégiques de l'Amérique, l'Europe souveraine est au contraire la condition même de leur réalisation.
