Les candidats de l'émission Koh-Lanta feraient bien d'en prendre de la graine. Car l'aventure, la vraie, se déroule dans le Pacifique sud, lorsque les militaires français abordent l'île Matthew. Ici, pas de palmiers ni de sable fin. Mais un rocher aride perdu au milieu de l'océan et surmonté d'un volcan. Pour poser le pied sur ce caillou hostile, à 450 kilomètres à l'est de la Nouvelle-Calédonie, il faut généralement se laisser hélitreuiller par un hélicoptère Puma. "Là-bas, c'est un peu l'enfer, se souvient un ancien caporal-chef qui y a séjourné trois semaines parmi un détachement de dix soldats envoyés depuis Nouméa. Il n'y a pas le moindre arbre qui fasse de l'ombre, pas d'eau pour se rafraîchir, pas âme qui vive en dehors des sternes et des pétrels dans le ciel."

LIRE AUSSI : Affaire des sous-marins : si la gifle australienne pouvait servir à quelque chose...

Mais alors, que vient faire la France dans cette galère ? Elle réaffirme sa souveraineté en y débarquant à intervalles réguliers. Car ce territoire, ainsi que l'île Hunter, située plus à l'est, sont tous deux revendiqués par le Vanuatu voisin depuis l'indépendance de cet archipel de 300 000 habitants en 1980. "Sur Matthew, nous stockons aussi du carburant, ce qui peut toujours servir", ajoute-t-on du côté du ministère des Armées. Mais l'essentiel de la mission consiste à protéger les eaux territoriales tricolores environnantes.

Des manoeuvres aéronavales avec les alliés de la France

Depuis l'océan Indien, avec la Réunion et Mayotte, jusqu'au Pacifique, avec la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie et Wallis-et-Futuna, la France possède un patrimoine hérité de Louis XIII (pour la Réunion) et de la IIIe République (pour les autres îles), auquel correspondent d'immenses espaces maritimes : 9 millions de kilomètres carrés, soit plus de 90% de la zone économique exclusive française dans le monde. Et qui abrite 1,6 million de nos concitoyens.

Infographie

Infographie

© / Dario Ingiusto / L'Express

LIRE AUSSI : Affaire des sous-marins : la stratégie de la France en Asie-Pacifique percutée de plein fouet

Fort de ces atouts, Paris tente depuis quelques années d'affirmer sa présence dans l'Indopacifique, zone stratégique de tous les dangers, où se focalise la rivalité économique et militaire entre deux superpuissances nucléaires, la Chine et les Etats-Unis, et qui génère déjà 40% de la richesse globale. "Avec 7000 soldats répartis sur cinq bases, des avions de transport et de combat, des porte-hélicoptères, des frégates et le porte-avions Charles-de-Gaulle (2000 hommes, 40 aéronefs), qui effectue des passages réguliers dans la région, sans oublier nos sous-marins, la France est le seul pays de l'Union européenne à avoir une présence significative dans l'Indopacifique", énumère le colonel Pascal Ianni, porte-parole du chef d'état-major des armées Thierry Burkhard.

Des avions Rafale sur le porte-avions français Charles de Gaulle dans le golfe d'Oman le 31 janvier 2014

Des avions Rafale sur le porte-avions français Charles de Gaulle dans le golfe d'Oman le 31 janvier 2014

© / afp.com/Patrick Baz

Outre qu'elle y défend ses intérêts, la France développe des coopérations économiques et effectue des manoeuvres aéronavales avec des partenaires régionaux - susceptibles de lui acheter du matériel militaire. "L'objectif ? Contribuer à la stabilité de la zone en faisant respecter le droit international et la liberté de navigation", reprend le colonel Ianni. Et cela, "dans le cadre d'une stratégie d'équilibre fondée sur le respect du droit international".

Si Emmanuel Macron aime à rappeler que son discours de 2018 à Sydney (Australie) constitue un tournant, c'est l'actuel ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui, du temps où il était en charge de la Défense sous François Hollande, a vu la nécessité d'un pivot vers l'Asie, à l'instar du président américain Barack Obama avant lui. "Il a été visionnaire, estime le géopolitologue Frédéric Encel. Avec une base militaire à Djibouti et une autre dans les Emirats arabes unis, des forces projetables dans l'océan Indien, en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie, la France dispose aujourd'hui d'un axe cohérent, depuis le détroit d'Ormuz dans le Golfe - crucial pour l'approvisionnement en pétrole - jusqu'à l'entrée du Pacifique sud."

LIRE AUSSI : Covid-19, Taïwan... Pékin et Washington échapperont-ils à une guerre ?

Le "visionnaire" n'avait toutefois pas anticipé la "trahison" anglo-saxonne, la rupture par Canberra d'un mégacontrat portant sur l'achat de 12 sous-marins français, ni la création de l'Aukus, alliance militaire tripartite entre Australie, Royaume-Uni et Etats-Unis destinée à contrer la montée en puissance de la Chine. "L'approche française, qui consistait à ne pas s'aligner sur la logique des blocs de Washington - tout en prenant en compte la réalité de la menace chinoise -, et s'appuyait sur l'Inde dans l'océan Indien et l'Australie dans le Pacifique sud, s'en trouve marginalisée", résume Marianne Péron-Doise, chercheuse à l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).

Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, le 19 août 2019 à Bormes-les-Mimosas (Var)

Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, le 19 août 2019 à Bormes-les-Mimosas (Var)

© / afp.com/GERARD JULIEN

Dès lors, une question se pose : Paris, qui propose cette "troisième voie", a-t-il les moyens de ses ambitions ? Avec seulement 12 navires présents en permanence dans la région, notre pays ne pèse guère à côté des deux géants. La Chine renforce sa présence militaire en mer de Chine à une allure stupéfiante, et dispose désormais d'une flotte totale d'environ 350 navires, plus que l'US Navy (293). "La France pensait que sa stratégie pouvait être complémentaire de celle de l'Amérique, qu'il pouvait y avoir une forme de répartition des rôles face à la Chine, entre un good cop et un bad cop, en quelque sorte. Mais cela n'a visiblement pas convaincu, même si Joe Biden, dans sa conversation téléphonique récente avec Emmanuel Macron, n'a pas fermé la porte à cette idée", note le diplomate Pierre Vimont, chercheur au Carnegie Endowment for International Peace.

LIRE AUSSI : La nouvelle alliance militaire annoncée par Biden rebat les cartes en Asie Pacifique

Son avenir dans l'Indopacifique dépendra du soutien de ses partenaires européens, mais aussi de l'attitude des pays de la région - comme l'Inde, l'Indonésie, la Malaisie, le Vietnam - qui veulent eux aussi éviter d'être entraînés dans une confrontation dure entre la Chine et les Etats-Unis. Et cela, alors que les risques d'incidents et de conflits armés se multiplient en mer de Chine du Sud, où Pékin impose sa souveraineté sur des territoires revendiqués par plusieurs de ses voisins, et dans le détroit de Taïwan, où le statut de l'île suscite de graves tensions entre les deux premières puissances mondiales. "On est une alternative économique et militaire qui compte, pour tous ces pays. Et il n'y a aucune raison que cela ne continue pas", considère Jean-Maurice Ripert, qui fut ambassadeur à Pékin de 2017 à 2019.

Référendum en Nouvelle-Calédonie : la Chine en embuscade

L'Inde, qui a déjà acheté 36 avions Rafale à la France, sera-t-elle intéressée par les sous-marins initialement destinés à l'Australie ? "New Delhi va soit continuer sa politique de non-alignement, qui bénéficie à la France, soit opter pour une rupture stratégique qui l'amènerait à rentrer dans le camp américain, un scénario moins probable, mais qui ne peut être écarté", juge Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie à l'Institut Montaigne.

Autre problème, et non des moindres : dans le Pacifique, Paris fait face à l'influence grandissante de la Chine, qui renforce ses liens avec de micro-Etats comme Vanuatu ou les Fidji. Sans compter que Pékin encourage le mouvement indépendantiste kanak, selon un récent rapport de l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire (Irsem). Alors qu'un référendum s'y tiendra en décembre prochain, une Nouvelle-Calédonie indépendante "deviendrait la clef de voûte de la stratégie d'antiencerclement chinoise", tout en isolant l'Australie, insiste l'étude. Un tel scénario équivaudrait à une nouvelle défaite pour "une certaine idée de la France" dans l'Indopacifique.