Lors d'un dîner, le 9 novembre dernier à Washington, organisé par le Comité national des relations États-Unis-Chine, l'ambassadeur chinois a lu une lettre du président Xi Jinping. C'était un courrier révélant la disposition de la Chine à "renforcer les échanges et la coopération dans tous les domaines" avec les États-Unis et à remettre sur de bons rails les relations entre les deux pays.
Dans le même temps, on apprenait qu'une visioconférence allait se tenir entre Xi et le président Joe Biden dans un délai de deux semaines. Vu les passes d'armes rhétoriques et les coups de chaud militaires qui ont caractérisé le dialogue États-Unis-Chine jusqu'alors, on s'attendait plutôt à ce que la situation se détériore davantage, voire passe à la guerre ouverte.

Le président américain Joe Biden rencontre le président chinois Xi Jinping lors d'un sommet virtuel depuis la salle Roosevelt de la Maison Blanche à Washington, DC, le 15 novembre 2021
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Le message est significatif tant il semble indiquer le désir de la Chine de changer de cap. Qu'il s'agisse d'une décision prise par Xi, qu'elle lui ait été imposée ou qu'il s'agisse d'un simple ballon d'essai importe peu à ce stade. La porte a été ouverte et le demi-tour envisagé.
Si de telles annonces faites dans de dîners à Washington n'ont en général guère de portée, ici, il faut y prêter attention car elle s'inscrit dans une séquence de périlleuse confrontation entre deux puissances. On notera surtout que la lettre parle des États-Unis et de la Chine comme de deux puissances mondiales. La Chine met en avant la parité des deux pays, en soulignant que la Chine peut changer de ton et de politique, mais qu'elle n'a pas l'intention de capituler. Ce point essentiel rend la lettre d'autant plus crédible.
Faire croire qu'une guerre est possible
La transition vers une hostilité ouverte s'est accélérée avec l'exigence des États-Unis qui veulent accéder au marché chinois à des conditions comparables à celles de la Chine aux États-Unis. La Chine a refusé d'obtempérer, ce qui a entraîné l'imposition de droits de douane à l'encontre de Pékin. Pendant ce temps, la Chine a accru son agressivité militaire, en exigeant le départ des États-Unis de la mer de Chine méridionale et en menaçant Taïwan d'une invasion.
Le dessein des Chinois est de faire croire aux Américains qu'une guerre est parfaitement possible et de les contraindre à accepter leurs objectifs sur tous les fronts, tout en rappelant qu'une guerre avec la Chine ne serait pas dans l'intérêt de Washington. Au fil du temps, les Chinois exploitent d'ailleurs la question militaire pour augmenter leur stature internationale.

Un soldat de la marine chinoise monte la garde devant le navire Qiandaohu à Gdynia, en Pologne, le 7 octobre 2015
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Comme j'ai déjà pu le dire par le passé, il ne s'agit là que du bluff. La menace contre Taïwan repose sur l'idée que la Chine pourrait envoyer ses forces à travers le détroit de Taïwan et réussir leur ravitaillement logistique malgré les attaques des sous-marins et des missiles américains. C'est peut-être possible, mais le risque d'une défaite est trop élevé pour que Pékin tente un tel coup de poker. De même, forcer les États-Unis à quitter la mer de Chine méridionale paraît peu probable. En fait, la situation commerciale, tout comme la militaire, est figée.
Tout cela s'accompagne d'une évolution d'envergure dans le système financier chinois. Le fondement financier de la Chine - l'immobilier - s'est vu ébranlé par la faillite d'un mastodonte national, Evergrande, dont les répercussions se font aujourd'hui sentir aux quatre coins de l'économie du pays. Cette crise soulève de gros doutes du côté des investisseurs, américains ou non, qui ont joué un rôle primordial dans le développement économique de la Chine. La prudence ou la réticence des investisseurs étrangers a de quoi aggraver la crise financière, qui se traduit désormais par des pénuries en Chine ou partout ailleurs dans le monde.
Que les États-Unis n'aient pas l'intention d'attaquer la Chine tombe sous le sens. De même, il a toujours été clair que s'aventurer dans une guerre contre les États-Unis serait, au mieux, une opération risquée pour Pékin. Les risques d'une défaite l'emportent en effet sur les bénéfices éventuels d'une victoire, tant la première aurait eu des conséquences nationales incalculables.

Le chantier d'un site à la fois résidentiel, commercial et de divertissement entrepris par Evergrande à Taicang, dans la province du Jiangsu, le 17 septembre 2021.
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Tout cela fait que l'option militaire est aujourd'hui moins crédible qu'elle ne l'a jamais été. Et cela, à l'heure où la stratégie de l'intimidation a manifestement échoué. Les États-Unis n'ont pas capitulé et le statu quo sur les questions militaires et commerciales n'a pas bougé d'un iota. Cependant, la situation économique en Chine s'est détériorée.
La Chine se trouve donc devant une alternative : jouer l'escalade en menaçant des intérêts américains extérieurs à la mer de Chine méridionale ou miser sur la désescalade, ce qui lui permet de maintenir son statut de grande puissance. Pékin semble avoir adopté cette dernière stratégie. C'est du moins c'est ce que sa lettre laisse entendre.
Les États-Unis, eux, n'ont aucun intérêt à un conflit, même mineur, avec la Chine - sans même parler d'une guerre. Et, aux yeux de Washington, le différend commercial actuel n'est pas si grave. Les États-Unis ont des problèmes économiques et sociaux bien plus urgents à résoudre que l'équité commerciale avec la Chine. Si l'Empire du Milieu accepte le statu quo ou même une légère inflexion de celui-ci, l'empire américain s'estimera plus que satisfait.
"Faire pression sur une puissance nucléaire en plein chamboulement ne serait pas très malin"
Le sujet clé se résume à ceci : Pékin insiste pour être reconnu comme une grande puissance devant être traitée d'égal à égal et avec respect. C'est la chose dont Xi a besoin à court terme pour se présenter comme l'homme qui restaure la grandeur de la Chine. Et cela, seuls les États-Unis peuvent lui accorder. À long terme, un tel terrain d'entente permet à la Chine de gagner du temps pour consolider ses positions et reformuler ses doléances. Certains pensent que les États-Unis devraient accroître la pression sur la Chine aujourd'hui afin d'éviter qu'elle ne devienne trop dangereuse plus tard. Mais plus tard, c'est plus tard. Et faire pression sur une puissance nucléaire en plein chamboulement interne n'est pas un risque très malin à courir.
Bien sûr, tout peut partir à vau-l'eau. La situation politique actuelle américaine a de quoi générer bien des forces perturbatrices. Idem en Chine. Aux États-Unis, on peut appréhender une entente avec la Chine comme un apaisement. En Chine, on peut penser que Xi a parié et perdu. À mon sens, ce sont deux résultats aussi improbables l'un que l'autre. Plus probable est une évolution des relations dans le sens de l'apaisement qui offre aux deux pays le répit dont ils ont besoin.
GEORGE FRIEDMAN : né à Budapest en 1949, ilest le fondateur de Geopolitical Futures, site d'analyse et de prévision géopolitique. Expert américain dans le domaine des affaires étrangères et du renseignement, il a conseillé de nombreuses organisations gouvernementales et militaires aux Etats-Unis et à l'étranger. En 2015, George Friedman crée Geopolitical Futures. Précédemment, en 1996, il avait fondé Stratfor, un influent média digital également consacré aux affaires internationales. Enfin, Georges Friedman est l'auteur de nombreux livres dont le best-seller The Next 100 Years (Les 100 ans à venir),publié en 2009 et loué pour la justesse de ses prédictions.
