Les automobilistes allemands vont-ils devoir lever le pied ? Longtemps impensable, cette question se pose désormais au royaume des Porsche, Audi et autres Mercedes, dernier pays au monde où rouler pied au plancher sur l'autoroute est autorisé. Sur les deux tiers du réseau en effet, il n'existe aucune limitation de vitesse. En octobre dernier cependant, les écologistes ont déposé au Bundestag une motion destinée à mettre fin à cette "exception allemande" en proposant de limiter la vitesse à 130 kilomètres à l'heure.
"S'en prendre à la bagnole, c'est risquer l'accident électoral"
Sans surprise, 498 députés sur 709 l'ont rejetée. Mais plusieurs signaux faibles indiquent que rouler à tombeau ouvert sera bientôt interdit. Au printemps dernier par exemple, le très influent Conseil de la sécurité routière, qui réunit des représentants de la société civile, s'est déclaré favorable à une attitude plus responsable au volant. Et cela après avoir préconisé le contraire, c'est-à-dire l'absence de réglementation, pendant des décennies. Principale association d'automobilistes, l'Adac (20 millions d'adhérents) a effectué un tête-à-queue similaire. Plus généralement, l'opinion publique a, sur cette question, amorcé un virage.
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A l'instar du débat sur les armes à feu aux Etats-Unis, la vitesse automobile demeure pourtant un sujet hautement sensible en Allemagne. S'en prendre à la bagnole, c'est risquer l'accident électoral. Rares sont donc les élus qui s'engagent sur cette voie glissante. "Les citoyens, eux, évoluent plus vite que les politiques, observe toutefois Andreas Knie, du Centre de recherche en sciences sociales de Berlin (WZB). Selon des sondages, plus de 60 % des Allemands sont favorables aux limitations, en particulier les femmes et les jeunes."
Jadis célébrée par la propagande nazie dans les années 1930, l'autoroute a aussi symbolisé la prospérité, le mode de vie allemand et la Deutsche Qualität de l'après-guerre. Pour certains, la voiture est même un élément constitutif de "l'âme germanique", au même titre que la poésie de Goethe, la musique classique ou les paysages romantiques du maître Caspar David Friedrich... "Cependant, tous les Allemands ne sont pas des fous du volant, nuance Michael Kröchert qui vient de publier Autobahn: Ein Jahr zwischen Mythos und Alptraum ("Autoroute: une année entre mythe et cauchemar"). Je connais même des gens qui n'empruntent jamais l'autoroute par peur des chauffards, ajoute ce "psychanalyste de l'asphalte". Mais il est vrai qu'en dépit des embouteillages de plus en plus infernaux, les autoroutes et la voiture restent associées à la foi des Allemands dans la technique et à une certaine conception de la liberté face l'Etat régulateur."
"Chacun doit pouvoir conduire aussi vite qu'il le souhaite..."
"Cette vision libertaire est entretenue par une industrie automobile dominée par des messieurs d'une autre époque, rétifs à tout changement", déplore Andreas Knie. Dans les années 1990, ils ont été jusqu'à accuser l'essence sans plomb et le pot catalytique de nuire à la réputation des véhicules, quand bien même ces avancées n'avaient aucun impact négatif sur les ventes ! Et dans les années 1970, lorsque la ceinture de sécurité est devenue obligatoire, le patron de Volkswagen Kurt Lotz, alarmiste, n'a pas hésité à affirmer que celle-ci allait nuire gravement aux ventes..."
L'Automobilclub von Deutschland (AvD), qui compte 1,4 million d'adhérents, est l'un des derniers clubs automobiles à défendre la conduite "libre". "Chacun doit pouvoir conduire aussi vite qu'il le souhaite, estime son porte-parole, Malte Dringenberg. C'est une question de liberté." Un avis partagé par l'Association de l'industrie automobile (VDA), le puissant lobby des constructeurs. Au nom de la défense de l'emploi (le secteur représente plus de 800 000 salariés directs), les syndicats s'inquiètent eux aussi d'une éventuelle réglementation.
"Les limitations n'ont jamais empêché Ferrari de vendre ses voitures!"
Mais limiter la vitesse nuirait-il vraiment à l'industrie ? Non, si l'on en juge par le succès des Porsche en Californie (Etats-Unis), où les restrictions sont parmi les plus sévères du monde. "La limitation de vitesse en Italie n'a jamais empêché Ferrari de vendre ses voitures !", complète Ferdinand Dudenhöffer, professeur d'économie automobile à l'université de Duisbourg et Essen.
Pourtant, les opposants au projet, de droite pour la plupart, sont sur le pied de guerre: "Nos autoroutes sont les plus sûres du monde", répète sans vergogne le ministre des Transports Andreas Scheuer, omettant de dire que le nombre de morts sur les routes allemandes se situe dans la moyenne européenne. En début d'année, ce membre de l'Union chrétienne-démocrate (CDU), le parti d'Angela Merkel, a d'ailleurs lancé une campagne de presse contre ce qu'il appelle le "projet idéologique des écologistes". "Les citoyens en ont ras le bol des interdictions! ", a alors renchéri Markus Blume, le secrétaire général de l'Union chrétienne-sociale (CSU), les alliés bavarois de la CDU.
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Mais pour le chercheur Ferdinand Dudenhöffer, la limitation de vitesse va dans le sens de l'Histoire. "Dès que le ministre des Transports aura quitté son poste après les élections législatives de l'automne 2021, la loi sera votée, pronostique-t-il. D'ailleurs, les conservateurs devront sans doute s'allier aux écologistes pour conserver le pouvoir. Et ces derniers ont déjà annoncé qu'ils ne céderont pas sur ce point."
