Tel un amoureux éconduit mais insistant, Recep Tayyip Erdogan poursuit Joe Biden de ses ardeurs sur plusieurs continents. A New York, où il se trouvait en septembre pour l'Assemblée générale de l'ONU, il a trouvé porte close. À Rome, rien n'était prévu. Mais Erdogan devrait finalement, à force d'insistances, s'entretenir avec le président américain ce 31 octobre.
Sujets en souffrance
Le Reis a beaucoup de sujets à aborder avec son homologue américain, à commencer par un contrat militaire visant à se procurer 40 avions F-16V. Un contrat capital pour l'avenir des forces aériennes turques, alors que le pays a été exclu du programme d'avions américains de cinquième génération F-35 après avoir commis un péché capital : acheter aux Russes des missiles de défense anti-aériens S400. Si le contrat sur les F16 n'a pas lieu, la Turquie pourrait acheter aux Russes de nouvelles batteries de S-400, voire se procurer des chasseurs Su-35 ou Su-57, comme le menace Ankara.
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Sauf que ce chantage, auquel le président turc a eu plusieurs fois recours par le passé, semble avoir trouvé ses limites. "Au fur et à mesure qu'Erdogan perd du crédit dans les capitales européennes et auprès de l'administration Biden, il perd aussi de son intérêt aux yeux de Moscou", analyse Ilhan Üzgel, politologue et spécialiste des relations internationales.
Jeu risqué
Et le récent coup de sang du président turc, qui a menacé à deux reprises d'expulser 10 ambassadeurs occidentaux, dont le représentant américain, pourrait compromettre définitivement ses tentatives de rapprochement avec Washington. "Ce genre de crise peut servir Erdogan dans son pays, en renforçant son image d'homme qui tient tête à l'Europe et aux Etats-Unis, mais c'est un jeu très risqué, puisque les pays en question sont ses principaux partenaires économiques, diplomatiques et militaires", commente Ilhan Üzgel.
Economie chancelante
Esseulé sur la scène internationale, le leader turc est aussi ébranlé sur la scène intérieure. La politique monétaire peu orthodoxe qu'il continue de déployer, en enjoignant à la Banque centrale de baisser les taux d'intérêt pour doper la croissance, emmène par le fond la livre turque. Et la décision du Groupe d'action Financière, puissante institution internationale de lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme, de placer la Turquie sur sa liste grise fragilise un peu plus une économie chancelante. "Cela va rendre les banques internationales beaucoup plus tatillonnes pour prêter de l'argent à la Turquie, s'inquiète l'économiste Atilla Yesillada. C'est un message qui risque d'effrayer les grands groupes internationaux d'investissements et de les détourner du pays." Inflation bien supérieure aux 20% affichés par les chiffres officiels, chômage en hausse, déficit commercial important, chute accélérée de la monnaie nationale...
Dette privée dans le rouge
Les indicateurs passent au rouge, mais c'est surtout la dette privée, d'un montant de 430 milliards de dollars, qui inquiète l'économiste. "De très nombreuses entreprises ne sont plus en mesure de payer les intérêts des emprunts qu'elles ont contractés, ce qui fait peser un risque sur le système bancaire. La Turquie pourrait s'en sortir en faisant appel au Fonds Monétaire International, mais Erdogan refuse catégoriquement cette option, car elle supposerait que le FMI entame un contrôle de l'économie nationale, émette des préconisations et, in fine, le prive de son contrôle absolu sur la politique économique", estime le consultant, qui redoute que le pays ne perde, à terme, toute son attractivité. "Sa gestion de la politique monétaire et des relations diplomatiques, de plus en plus illisible, est un drapeau rouge pour les investisseurs qui sont prêt à accepter un certain niveau de risque, mais pas une telle imprévisibilité", poursuit-il. Alors que sa cote chute dans les sondages au même rythme que le pouvoir d'achat des Turcs, l'opposition accuse le Président d'avoir provoqué une crise avec les ambassadeurs pour faire diversion. Elle a servi "à créer de fausses explications à l'effondrement de l'économie", s'est alarmé Kemal Kiliçdaroglu, le leader du parti kémaliste CHP.
Bruits de bottes à la frontière syrienne
Après un vote au Parlement turc, le 26 octobre, prolongeant de deux ans la durée du déploiement des soldats turcs en Syrie, Erdogan pourrait être tenté par une autre diversion, en s'attaquant une nouvelle fois aux Kurdes intégrés dans les forces démocratiques syriennes, dans le nord du pays - les bêtes noires d'Erdogan, qui les considèrent comme la version syrienne de la guérilla kurde du PKK, contre laquelle la Turquie se bat actuellement en Irak. "Il peut envisager une opération militaire en Syrie, à l'ouest de l'Euphrate, d'une ampleur plus réduite que les précédentes, pour tenter de redorer son blason dans l'opinion publique", anticipe Ilhan Üzgel. Dans le nord syrien, les bruits de bottes se font en effet plus insistants ces derniers jours, alors que l'armée turque envoie ses drones dans les zones tenues par les combattants kurdes, organise des frappes aériennes, déploie ses forces spéciales le long de la frontière et bat le rappel des milices islamistes et des mercenaires syriens, soit près de 35 000 hommes.
