Après la chute spectaculaire de la livre sterling et l'intervention dramatique de la banque d'Angleterre hier pour enrayer l'envolée du prix de la dette britannique, économistes et politiques ont rivalisé de métaphores pour expliquer la grave crise financière qui secoue la Grande-Bretagne. Pour Gavin Barwell, ancien chef de cabinet de Theresa May : "Parce que le gouvernement se tient debout sur la pédale d'accélérateur, les banques sont obligées de se tenir sur la pédale de frein." Quant à Jim O'Neil, ancien économiste en chef pour Goldman Sachs, la Banque centrale "a fait fonctionner la planche à billets pour renflouer le gouvernement."
A l'origine de cette crise, l'annonce le 23 septembre par le nouveau chancelier de l'échiquier, Kwasi Kwarteng, du budget du gouvernement de Liz Truss. Ce budget a non seulement fait l'effet d'un tremblement de terre sur les marchés financiers mais il a contraint, de façon très inhabituelle, le FMI à exhorter le gouvernement Truss à "réévaluer" sa politique fiscale, "surtout en faveur des hauts revenus."
Ce que les marchés et le FMI reprochent notamment à Liz Truss, c'est le manque de clarté et l'absence d'objectifs chiffrés de son plan économique et fiscal. En effet, assénée plutôt qu'expliquée, la politique économique du nouveau gouvernement britannique repose sur de vastes baisses d'impôts, les plus importantes depuis 50 ans, couplées à une hausse des dépenses publiques exceptionnelles à hauteur de 100 voire 150 milliards d'euros, notamment pour aider particuliers et entreprises à payer leur facture énergétique. Le tout, sans explication sur la façon dont ces mesures seront financées, hormis une aggravation spectaculaire du déficit public britannique, estimé à 7% en 2023. Les marchés ont réagi immédiatement, une réaction aggravée par un contexte international déjà fébrile.
"Enfin, une politique économique conservatrice !"
Devant l'ampleur de la crise financière et le risque pour les particuliers de subir de plein fouet une inflation galopante et une hausse des taux de crédit immobilier, nombreux sont les députés conservateurs à demander au gouvernement de changer de cap et de méthode.
Mais selon l'essayiste Alastair Campbell, ancien directeur de la communication de Tony Blair, Liz Truss n'a aucune raison de modifier son cap : "D'abord, elle a été élue par les militants conservateurs pour faire ce genre de politique qui ne bénéficie qu'aux riches, dit-il. Ensuite, cela lui permet de faire croire que le pays a un nouveau gouvernement, alors qu'elle est le troisième Premier Ministre conservateur en six ans et qu'elle a elle-même participé à tous les gouvernements précédents. Elle est d'ailleurs soutenue par la presse Tory comme le Daily Mail qui a titré cette semaine : "Enfin, une politique économique conservatrice !"
Un cap, ou plutôt une école de pensée, sur laquelle la réalité ne semble guère peser. Tout comme le Brexit, la politique économique radicale de Liz Truss et son ami de jeunesse et ministre de l'Économie Kwasi Kwarteng procède de l'idéologie. Ils l'ont d'ailleurs exposée ensemble voici dix ans dans un pamphlet intitulé Britannia Unchained ("La Grande-Bretagne libérée de ses chaînes"). Lionel Barber, ancien directeur du Financial Times, la résume ainsi : "c'est un Thatchérisme de bande dessinée, exprimé de façon martiale et reposant sur des promesses éhontées, et qui est extrêmement risqué." Britannia Unchained expose en effet une philosophie économique ultra-libérale et radicale datant des années Reagan et Thatcher. Pour ses auteurs, il s'agit précisément de finir aujourd'hui la révolution économique commencée au milieu des années 1980, en réduisant davantage le pouvoir des syndicats, en dérégulant l'économie et en baissant les impôts des plus riches, en privatisant encore davantage l'enseignement supérieur, en augmentant drastiquement l'âge de la retraite (Britannia Unchained cite l'âge de 75 ans) et en supprimant bon nombre d'aides sociales.
Pas de changement de cap en vue
Toutes ces mesures sont censées garantir une croissance économique exceptionnelle à la Grande-Bretagne. Et si les marchés ne partagent pas l'optimisme de Liz Truss et de son chancelier, c'est qu'ils sont partisans. Le think tank conservateur Bruges estime en effet que la réaction des marchés montre bien que les banques et le FMI sont aux mains des "européistes". "Ils sont horrifiés à l'idée d'une Grande-Bretagne indépendante, dynamique, où les impôts sont bas", a-t-il déclaré sur Twitter.
Le changement de cap ne semble donc pas d'actualité. Quant à changer de méthode, le pédigrée de Kwasi Kwarteng ne prête pas à l'optimisme. Ce Britannique d'origine ghanéenne est un pur produit de l'establishment anglais. Éduqué à Eton et diplômé de Cambridge, cet intellectuel frôlant les deux mètres n'est pas connu pour sa modestie ni pour sa souplesse. Sa volonté de se passer notamment de l'aide de l'OBR (Office of Budget Responsability) en effraie plus d'un. En effet, l'OBR est un outil indépendant de prévision et d'analyse économique qui accompagne toujours les décisions gouvernementales.
On peut dire que Truss et Kwarteng appliquent à la lettre leurs idées. Durant l'été, ils avaient en effet annoncé leur intention de "combattre l'orthodoxie économique". Avaient-ils seulement calculé les conséquences de leur promesse ?
